À Cuba, le régime cherche à mater le mouvement prodémocratie

Depuis lundi, le groupe de défense des libertés civiles cubain, Movimiento San Isidro, a recensé pas moins de 114 citoyens arrêtés par le régime ou portés disparus après les manifestations de dimanche dernier.
Photo: Yamil Lage Agence France-Presse Depuis lundi, le groupe de défense des libertés civiles cubain, Movimiento San Isidro, a recensé pas moins de 114 citoyens arrêtés par le régime ou portés disparus après les manifestations de dimanche dernier.

Après le cri de la liberté, la répression. Près de 140 militants prodémocratie et journalistes ont été arrêtés par le régime cubain au lendemain de manifestations monstres appelant à la fin du régime communiste dans plusieurs villes de l’État insulaire dimanche, dont La Havane.

Placé face à une crise politique par ce mouvement de foule inédit, le pouvoir en place a fait sortir de sa retraite l’ancien président Raúl Castro, qui a mené la révolution cubaine il y a 60 ans aux côtés de son frère Fidel, a indiqué mardi le journal Granma, organe de presse officiel du Parti communiste cubain (PCC).

Le politicien de 90 ans, qui s’est retiré du pouvoir en avril dernier, a assisté dimanche à une réunion du Bureau politique du Comité central du PCC  dans laquelle « ont été analysées les provocations orchestrées par des éléments contre-révolutionnaires, organisés et financés depuis les États-Unis avec des objectifs de déstabilisation », a indiqué le quotidien.

Un geste symbolique fort face à un mouvement de fond qui, lui, est inéluctable, selon l’historien Lillian Guerra, spécialiste de la politique cubaine.

« Les Cubains ont atteint un point de saturation devant le contrôle du gouvernement sur leur vie et l’hypocrisie politique des régimes communistes qui ne servent qu’à préserver les racines du régime à parti unique, dit en entrevue au Devoir l’universitaire qui enseigne à l’Université de Floride. Il ne fait aucun doute que Cuba est arrivé à un point tournant de son histoire. Les citoyens ont ressenti dimanche le pouvoir de revendiquer leur liberté d’expression, leur droit de réunion, leur droit de manifester et de dénoncer l’État. Dans le contexte actuel, ces manifestants ont tout à gagner et rien à perdre. »

Arrestations et disparitions

Le chemin reste toutefois tortueux. Depuis lundi, le groupe de défense des libertés civiles cubain, Movimiento San Isidro, a recensé pas moins de 114 citoyens arrêtés par le régime ou portés disparus après les manifestations de dimanche dernier, parmi lesquelles des dissidents connus comme Guillermo Fariñas, José Daniel Ferrer ou Luis Manuel Otero Alcantara.

Le metteur en scène Yunior Garcia, un des meneurs du mouvement 27N, né après une manifestation inédite d’artistes le 27 novembre dernier pour réclamer plus de liberté d’expression, mais également la journaliste Camila Acosta, correspondante à La Havane du quotidien espagnol ABC, ont aussi été victimes de cette vague de répression en cours. Le journal a indiqué mardi que la jeune Cubaine de 28 ans fait face à des accusations « d’atteinte à la sécurité de l’État ».

De son côté, le bureau des Amériques d’Amnistie Internationale a établi à 140 le nombre de manifestants interpellés par le régime. « L’idée est de punir ceux qui osent défier le gouvernement… et d’envoyer le message » qu’aucune autre manifestation ne serait tolérée, a résumé sa directrice Erika Guevara-Rosas, citée par The Guardian. « [Ceci] est une dictature, voilà ce qu’ils font », a ajouté la militante Carolina Barrero, qui vit en résidence surveillée depuis juin dernier, dans les pages du quotidien britannique.

Le régime castriste n’a produit aucune liste officielle de ces arrestations.

Le ministère de l’Intérieur a annoncé, sans donner de détails sur les circonstances, qu’un manifestant était mort lundi dans le quartier populaire Guinera, dans la périphérie de La Havane, alors qu’il participait aux « troubles ».

Début juillet, Reporters sans frontière a fait entrer le nouveau président cubain, Miguel Díaz-Canel Bermúdez, dans sa liste des « prédateurs de la liberté de la presse », aux côtés du président du Nicaragua, Daniel Ortega, de la représentante de la Chine à Hong Kong, Carrie Lam, et du populiste brésilien Jair Bolsonaro. Cuba a été qualifié de « pire pays d’Amérique latine » pour les atteintes portées à la liberté des médias.

Des manifestations inédites

Dimanche, des milliers de Cubains ont pris la rue afin de réclamer la fin du régime communiste de ce pays des Caraïbes tout en appelant à plus de liberté. Le pays traverse une crise économique sans précédent, amplifiée par des sanctions économiques renforcées sous le gouvernement Trump et par l’absence de touristes en raison de la pandémie. Les pénuries de nourriture, de médicaments et d’essence sont légion. Les coupures d’électricité quotidiennes peuvent durer près de 12 h.

« Les Cubains peuvent attendre 10 à 15 heures dans des files d’attente devant les magasins pour accéder à des biens essentiels, dit Lillian Guerra. L’État a commencé aussi à faire payer l’électricité à des prix que personne ne peut s’offrir. Avec la Constitution de 2019, le régime a renforcé son emprise sur les citoyens en faisant de la loyauté au socialisme une condition de la citoyenneté cubaine. Les possibilités pour les Cubains se sont réduites et ils se retrouvent face à la réalité d’un État qui ne leur laisse plus d’autre choix que de prendre le chemin qu’ils sont en train d’emprunter », celui d’une contre-révolution que le régime tente actuellement de mater.

Lundi, le président cubain a mis en garde ses citoyens : « La Révolution cubaine ne va pas tendre l’autre joue à ceux qui l’attaquent dans les espaces virtuels et réels », a-t-il martelé sur Twitter. « Nous éviterons la violence révolutionnaire, mais nous réprimerons la violence contre-révolutionnaire », a-t-il assuré.

Mardi matin, le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a assuré le soutien du Canada aux « Cubains dans leur désir de paix et de stabilité accrues ». Le ministère des Affaires étrangères a exhorté mardi « toutes les parties à faire preuve de retenue » et les a encouragés « à s’engager dans un dialogue pacifique et inclusif ». Le Canada n’a pas fait mention du blocus économique imposé par les États-Unis à Cuba et dont plusieurs pays, dont le Mexique, réclament la fin pour des raisons humanitaires.

Un calme apparent régnait toujours deux jours après les manifestations de dimanche dans la capitale cubaine, placée sous haute surveillance policière et militaire. L’Internet mobile, moteur des mobilisations, était toujours coupé sur l’île.

Avec l’Agence France-Presse

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