Où en est l’enquête sur l’assassinat du président haïtien?

Les Colombiens étaient chargés d’assurer la sécurité de Christian Emmanuel Sanon, mais «la mission a ensuite changé», a indiqué Léon Charles, directeur de la police nationale haïtienne.
Photo: Valerie Baeriswyl Agence France-Presse

Les Colombiens étaient chargés d’assurer la sécurité de Christian Emmanuel Sanon, mais «la mission a ensuite changé», a indiqué Léon Charles, directeur de la police nationale haïtienne.

Moins d’une semaine après l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, la confusion règne toujours sur les circonstances et les raisons de sa mort, malgré une série d’arrestations de suspects. Voici ce que l’on sait sur cette situation extrêmement nébuleuse.

Un mystérieux « docteur » haïtien

L’attention de la police haïtienne se porte sur un ressortissant haïtien ayant des « objectifs politiques », arrêté dimanche et accusé d’avoir recruté le commando qui a assassiné le président Jovenel Moïse dans la nuit de mardi à mercredi.

Christian Emmanuel Sanon, homme de 63 ans de nationalité haïtienne vivant en Floride, serait arrivé dans le pays en juin « à bord d’un avion privé » accompagné de ressortissants colombiens, avec pour but initial de « procéder à l’arrestation du président de la République », selon Léon Charles, directeur de la police nationale haïtienne.

Les Colombiens étaient chargés d’assurer la sécurité de M. Sanon, mais « la mission a ensuite changé », a indiqué M. Charles.

Peu d’informations ont filtré sur le profil du suspect, qui se présente comme un « docteur » qui « joue un rôle de leader pour Haïti à travers une vie d’action positive et d’intégrité absolue » dans un compte Twitter portant son nom.

Dans plusieurs vidéos postées en 2011 sur une chaîne YouTube à son nom, il semble se présenter comme un potentiel dirigeant, et critique le pouvoir haïtien et la corruption.

« Où sont les dirigeants de Haïti ? Nulle part, vous savez pourquoi ? Parce qu’ils sont corrompus », affirme-t-il.

Cette version officielle apparaît toutefois lacunaire, et ne répond pas à la question pressante pour ce petit pays accablé par la corruption et la pauvreté : qui a pu financer une telle opération ?

M. Sanon, aux multiples sociétés inopérantes, s’était placé en situation de faillite, selon le Miami Herald. Par ailleurs, il n’avait pas le droit d’exercer la médecine en Floride. La police haïtienne a aussi évoqué deux autres mystérieux « auteurs intellectuels » sans donner de précisions.

Liens ténébreux avec l’étranger

Un docteur vivant aux États-Unis, des « mercenaires » majoritairement colombiens… Partout dans l’enquête, des liens avec l’étranger ressortent.

La police haïtienne a dit dimanche avoir arrêté 21 personnes, parmi lesquelles se trouvaient 18 Colombiens et 3 Haïtiens (deux d’entre eux ayant aussi la nationalité américaine).

Bogotá a confirmé qu’une grande partie des hommes arrêtés étaient d’ex-membres de son armée. Les anciens militaires colombiens, forts de leur expérience de décennies de lutte contre les guérillas et le narcotrafic, sont des mercenaires très prisés.

La police haïtienne accuse notamment Christian Emmanuel Sanon d’avoir recruté les 26 membres du commando en faisant appel à une entreprise vénézuélienne de sécurité nommée CTU, installée en Floride.

Une femme, se présentant comme la compagne d’un des Colombiens arrêtés, a affirmé que son mari avait été contacté par une entreprise lui proposant un salaire de « 2700 $ mensuels » pour rejoindre le commando.

Bogotá enquête par ailleurs sur plusieurs déplacements en Colombie de Dimitri Hérard, le chef de la sécurité de Jovenel Moïse. M. Hérard fait partie des responsables convoqués au parquet de Port-au-Prince après la facilité apparemment déconcertante avec laquelle des tueurs ont assassiné le chef de l’État haïtien.

Il s’est rendu à plusieurs reprises en Équateur, au Panama et en République dominicaine, via la Colombie, entre janvier et mai 2021, et la police colombienne vérifie actuellement les activités auxquelles il s’est livré dans ces pays.

Une gouvernance chaotique

Trois hommes apparaissent rivaliser pour assumer le pouvoir dans le pays déjà plongé dans une grave crise à la fois politique, économique et sécuritaire, rajoutant à l’imbroglio politique.

L’assassinat s’est en effet produit deux jours après que le président eut nommé un nouveau premier ministre, Ariel Henry, en remplacement du chef de gouvernement par intérim, Claude Joseph.

Quelques heures après la mort du président, Claude Joseph a déclaré avoir la charge des affaires courantes, décrétant notamment l’état de siège. Mais le premier ministre sortant a vu sa légitimité rapidement remise en cause.

Huit des dix sénateurs encore en fonction ont signé vendredi soir une résolution offrant à Joseph Lambert, président du Sénat, le titre de président provisoire de la République. La prestation de serment de M. Lambert, prévue samedi, a été reportée sine die, par manque d’élus présents.

Jovenel Moïse n’ayant pas organisé d’élections depuis son arrivée au pouvoir, les mandats des parlementaires sont arrivés à expiration et le pays ne compte plus que dix représentants nationaux élus.

« La nature et la façon dont le président a été assassiné ont rendu encore plus urgente la nécessité d’une véritable reconstruction et d’un soutien à la transition démocratique en Haïti », affirme Horace Campbell, professeur de science politique à l’Université de Syracuse.

Les déplacements du chef de la sécurité du président Moïse scrutés à la loupe

Bogotá enquête sur plusieurs déplacements en Colombie en 2021 de Dimitri Hérard, le chef de la sécurité du président haïtien Jovenel Moïse, assassiné le 7 juin par un commando dont faisaient partie 21 Colombiens, selon la police de ce pays. M. Hérard s’est rendu à plusieurs reprises en Équateur, au Panama et en République dominicaine, via la Colombie, entre janvier et mai 2021, a indiqué en conférence de presse le général Jorge Luis Vargas, directeur de la police colombienne. « Nous savons qu’il n’a pas seulement fait escale, mais est resté quelques jours en Colombie », a-t-il déclaré, ajoutant que la police colombienne était en train de vérifier à travers lnterpol les activités auxquelles Dimitri Hérard s’est livré dans ces différents pays. Au total, 21 Colombiens, dont de nombreux anciens militaires, font l’objet d’une investigation dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du président haïtien, a précisé le général Jorge Luis Vargas. À ce jour, 3 d’entre eux ont été tués par les forces de sécurité haïtiennes et « 18 ont été arrêtés, soit un total de 21 », a-t-il dit.
 

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