Haïti poursuit sa traque des meurtriers de Jovenel Moïse

La traque des suspects se poursuivait vendredi à Pétion-Ville, deux jours après l’assassinat du président haïtien, Jovenel Moïse.
Photo: Joseph Odelyn Associated Press La traque des suspects se poursuivait vendredi à Pétion-Ville, deux jours après l’assassinat du président haïtien, Jovenel Moïse.

Un ex-employé de l’ambassade du Canada à Port-au-Prince, James Solages, un Haïtien ayant également la nationalité américaine, se retrouve parmi la dizaine de personnes appréhendées par les autorités de Haïti dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse.

La vaste traque des meurtriers, en cours depuis plus de 48 heures, a permis également de mettre la main au collet de plusieurs ressortissants colombiens, d’anciens soldats, qui auraient participé au meurtre du président dans la nuit du 6 au 7 juillet dernier, a indiqué la justice haïtienne.

Les premières preuves recueillies par l’enquête laissent toutefois toujours planer un grand mystère sur les motivations — et les commanditaires — de cette exécution politique qui a accentué le chaos et l’instabilité qui secouent la perle des Antilles.

 
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C’est le nombre de personnes qui auraient formé le commando qui a assassiné le président Jovenel Moïse, selon la police haïtienne. Dix-sept d’entre-elles ont été arrêtées ; trois ont été abattues et huit sont toujours en fuite.

« La vérité va être impossible à percer dans un pays comme Haïti, où les interférences sur le pouvoir politique, policier et judiciaire sont très importantes et où la corruption est endémique », résume à l’autre bout du fil Marleine Bastien, militante haïtienne des droits de la personne exilée en Floride, où elle dirige un réseau d’entraide pour familles immigrantes. « On ne saura jamais qui a tué le président. Ce que les autorités nous montrent en ce moment ne reflète probablement pas la réalité sur le terrain. »

Le ministère des Affaires étrangères du Canada a confirmé tard jeudi soir au Devoirqu’un des suspects a bel et bien travaillé à l’ambassade canadienne à Port-au-Prince comme garde du corps de réserve pour un sous-traitant local. C’était en 2010. Le contrat n’a toutefois pas été renouvelé avec cette compagnie par la suite.

James Solages, 35 ans, se présentait depuis comme un entrepreneur installé en Floride, où il présidait également un organisme de charité, Fwa Sa A Jacmel Avan, voué à la lutte contre la faim chez les enfants dans la ville de Jacmel, dans le sud du pays.

L’homme est arrivé en Haïti il y a un mois. Il est le plus jeune membre d’un commando qui aurait été formé de 28 hommes, dont 26 sont d’origine colombienne, selon la police haïtienne. Dix-sept d’entre eux ont été arrêtés ; trois ont été abattus et huit sont toujours en fuite.

Vendredi matin, Taïwan a annoncé avoir permis l’arrestation de onze de ces suspects. Toujours armés, ils s’étaient réfugiés sur le terrain de son ambassade dans la capitale haïtienne.

 
Photo: Joseph Odelyn Associated Press Des gardes se tenaient devant l’ambassade taïwanaise vendredi. Taïwan a annoncé avoir permis l’arrestation de onze suspects qui s’étaient réfugiés sur le terrain de son ambassade, toujours armés.

Le président de la Colombie, Iván Duque, a ordonné au haut commandement de l’armée colombienne et de la police nationale de collaborer avec les autorités haïtiennes dans l’enquête sur le meurtre de Jovenel Moïse. La Colombie a également indiqué qu’elle disposait d’informations sur quatre entreprises impliquées dans le crime, sans donner plus de détails sur leurs activités.

Un appel à l’aide

Craignant que des infrastructures vitales comme les ports, les aéroports, les terminaux pétroliers ou le transport des produits pétroliers ne soient visées pour créer la confusion, le gouvernement haïtien a demandé à Washington et aux Nations unies d’envoyer des troupes pour les sécuriser après l’assassinat du président, a-t-on d’ailleurs appris vendredi soir.

« Nous avons pensé que les mercenaires pourraient détruire quelques infrastructures afin de créer le chaos dans le pays », a expliqué Mathias Pierre, ministre chargé des questions électorales.

Le département d’État américain a confirmé, par la voix d’un porte-parole, que le gouvernement haïtien avait « demandé une aide sécuritaire et en matière d’enquête ».

Une source diplomatique à l’ONU avait plus tôt indiqué que les autorités haïtiennes avaient bien fait cette demande, mais qu’une résolution du Conseil de sécurité était nécessaire à cet effet.

 
Photo: Joseph Odelyn Associated Press De nombreuses personnes se sont rassemblées devant l’ambassade américaine de Port-au-Prince vendredi. Au milieu de la peur et de la confusion, de fausses rumeurs selon lesquelles les États-Unis allaient émettre des visas humanitaires en masse ont circulé sur les réseaux sociaux et à la radio.

Premières bribes d’information

Selon le juge de paix suppléant de Pétion-Ville, Clément Noël, cité par le quotidien haïtien Le Nouvelliste, l’interrogatoire de James Solages et d’un autre Haïtien à la nationalité américaine, Joseph Vincent, aurait permis d’établir que les « mercenaires étaient en Haïti depuis environ trois mois » et que « la mission était d’arrêter le président Jovenel Moïse, dans le cadre de l’exécution d’un mandat d’un juge d’instruction, et non de le tuer ».

Les premiers éléments de l’enquête indiquent que le président haïtien a été criblé d’une douzaine de balles.

Une maison de Thomassin, au sud de la capitale, occupée par des membres du commando a déjà été habitée par Magalie Habitant, une haute gradée du parti haïtien Tèt Kale, le parti de Jovenel Moïse. La femme a toutefois nié tout lien avec cette résidence qu’elle n’habite plus depuis trois mois et qu’elle a louée à un avocat, rapporte Le Nouvelliste, sans plus de détails.

La vérité va être impossible à percer dans un pays comme Haïti

La police haïtienne a saisi également plusieurs armes à feu, dont deux pistolets 9 mm, des cartouches, des machettes, des téléphones cellulaires, des passeports colombiens, ainsi que des liasses de billets totalisant plus de 40 000 $US — une fortune dans un des pays les plus pauvres de la planète, où 60 % de la population gagne moins de 2 $ par jour.

Des doutes sur la sécurité

Les hauts responsables de la sécurité rapprochée du président Jovenel Moïse ont également été convoqués par la justice pour faire la lumière sur la mécanique de cet assassinat.

Ces derniers, Dimitri Hérard et Jean Laguel Civil, font l’objet d’une enquête, a indiqué le commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, Me Bed-Ford Claude. « Je n’ai constaté aucune victime chez les policiers : que le président et son épouse. Si vous êtes responsables de la sécurité du président, où étiez-vous ? Qu’avez-vous fait pour éviter ce sort au président ? » a-t-il demandé.

Si vous êtes responsables de la sécurité du président, où étiez-vous ?

« Le président de la République, Jovenel Moïse, a été assassiné par ses agents de sécurité. Ce ne sont pas des Colombiens qui l’ont assassiné. Ces derniers étaient des contractuels de l’État haïtien », a de son côté déclaré vendredi l’ancien sénateur Steven Benoît sur les ondes d’une radio haïtienne, ajoutant ainsi à la confusion déjà profonde dans le pays au lendemain de ce meurtre au sommet de l’État.

Paralysée pendant plusieurs jours, la ville de Port-au-Prince a retrouvé vendredi matin un semblant de vie avec davantage de circulation dans les rues et la reprise graduelle des transports en commun, selon des témoins. La réouverture de l’aéroport de la capitale haïtienne, réclamée par le gouvernement jeudi, doit être effective vendredi.

La mort du président haïtien a amplifié la crise politique dans le pays, où deux hommes continuent de revendiquer l’exercice du pouvoir : Claude Joseph, premier ministre par intérim, et Ariel Henry, le nouveau premier ministre nommé par Jovenel Moïse 24 heures à peine avant son assassinat. M. Henry s’était vu confier le mandat de conduire le pays vers des élections présidentielle et législatives, le 26 septembre prochain, afin de dénouer une impasse politique qui s’étire depuis plus d’un an dans ce pays.

Avec l’Agence France-Presse

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