En Colombie, la fuite en avant autoritaire

Avec 59 morts (dont 2 policiers), 123 personnes disparues et des milliers de blessés, le bilan, officiel, des violences dues aux forces de l’ordre est terrible en à peine un mois.
Photo: Juan Barreto Agence France-Presse Avec 59 morts (dont 2 policiers), 123 personnes disparues et des milliers de blessés, le bilan, officiel, des violences dues aux forces de l’ordre est terrible en à peine un mois.

Treize morts en un jour, des civils qui tirent à bout portant sur les manifestants sous l’œil complice de policiers, le lynchage d’un agent de l’État qui venait de tuer deux protestataires, des vidéos d’étudiants torturés qui circulent en boucle sur Twitter, puis l’annonce glaçante de la militarisation de la troisième ville du pays et de huit départements. La soirée de vendredi a encore été violente à Cali, épicentre des manifestations massives qui secouent la Colombie depuis exactement un mois. Avec la répression pour seule réponse du gouvernement face à ce printemps colombien inédit, qui voit des milliers de jeunes réclamer jour après jour dans la rue les réformes structurelles dont le pays a été privé depuis des décennies.

Le président Iván Duque, de plus en plus impopulaire (le dernier sondage lui donne 18 % d’opinion favorable), semble engagé dans une fuite en avant autoritaire. L’annonce d’une nouvelle réforme fiscale fragilisant notamment les classes moyennes a relancé un mécontentement qui s’attaque également à la corruption, au clientélisme, aux violences policières d’un régime décrié. Duque ne semble obéir qu’aux injonctions va-t-en-guerre de son parti, le Centre démocratique (CD), et de son mentor l’ancien président Alvaro Uribe (2002-2010), sous le gouvernement duquel les plus graves exactions ont été commises pendant le long conflit.

Décret « coup d’État »

Il a par exemple suffi d’un communiqué du CD demandant au gouvernement « le déploiement total de la force militaire » vendredi soir pour qu’une heure plus tard, le ministre de la Défense signe le décret 575 autorisant « l’assistance militaire en appui aux forces de police » dans huit départements et treize villes, prévoyant le déploiement d’environ 7000 hommes, dont 1141 pour la seule ville de Cali.

Un décret considéré « comme un coup d’État » par le sénateur d’opposition Iván Cepeda, car permettant « de remplacer les autorités civiles par des autorités militaires sur une partie du territoire ». « C’est comme se mettre en mode “état d’urgence”, sans même le cadre légal de l’état d’urgence, sans contrôle ni période déterminée », explique la politologue Sandra Borda.

Avec 59 morts (dont 2 policiers), 123 personnes disparues et des milliers de blessés, le bilan, officiel, des violences dues aux forces de l’ordre est terrible en à peine un mois. « Pire que les manifestations de 2017 au Venezuela », compare l’analyste Ariel Avila. Le pape, les Nations unies,l’Union européenne, les États-Unis, Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres s’inquiètent depuis plusieurs semaines des abus des forces de l’ordre colombiennes, qui à l’heure des téléphones portables et des réseaux sociaux sont largement documentés et vérifiables.

En réaction, le gouvernement n’a envoyé que des messages d’impunité. Le discours officiel interprète la mobilisation, selon les jours comme une menace « castrochaviste », « terroriste », « vandale » voire « mafieuse »,mais à traiter de toute façon en « ennemi interne » comme au bon vieux temps du conflit.

« Discréditer le pays »

La visite demandée par la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), a été refusée dans un premier temps, puis autorisée — sans date — devant le tollé diplomatique. Le ministre de la Justice, Wilson Ruiz, a aussi affirmé dans une entrevue au média Vice qu’il y avait une « attaque d’organisations criminelles internationales pour discréditer le pays ». Quant au directeur de la police, le général Vargas, confronté aux images où l’on voit des hommes en civils tirer dans la foule à Cali sans que les policiers présents ne fassent rien pour les arrêter, il a promis une investigation sur l’« omission » de ses hommes…

Le chaos est très rentable pour le discours de la main dure

 

Samedi, les 27 ambassadeurs de l’Union européenne ont encore rappelé que « la négociation était l’unique sortie viable de la crise ». Sachant que depuis un mois le gouvernement a tout fait pour refuser, puis diluer d’éventuelles négociations, en nommant par exemple un négociateur qui était en partance du gouvernement… Une ultime réunion avec le Comité national de grève était prévue ce dimanche. Quelle qu’en soit l’issue, la sortie de crise sera difficile, étant donné que le mouvement social a pris une telle ampleur en quelques semaines, qu’il convoque désormais une jeunesse éloignée des structures politiques traditionnelles, qui ne se sent pas tellement représentée par ce Comité où se trouvent notamment les vieux syndicalistes.

Spirale répressive

Localement, l’Église ou certaines autorités territoriales ont réussi à mener des négociations. Mais par exemple, jeudi, alors que deux vice-ministres avaient réussi à signer un accord avec les organisations sociales qui bloquent le port stratégique de Buenaventura, le ministre de l’Intérieur y a mis son veto… « C’est se foutre du monde… On a l’impression que le gouvernement fait tout pour que les gens manifestent et qu’ils continuent à manifester », souligne Ariel Avila. « Le chaos est très rentable pour le discours de la main dure », ajoute Sandra Borda.

Jusqu’où ce gouvernement affaibli est-il prêt à entraîner le pays ? L’élection présidentielle est prévue en mai 2022. Les observateurs les plus pessimistes se demandent si elle aura lieu. Les autres regardent avec inquiétude le pays plongé à la fois dans cette triste spirale répressive et la crise économique. Les listes électorales sont ouvertes depuis samedi. Le mot d’ordre des manifestations est désormais « résistance », certains ajoutent « Inscrivez-vous et votez ».

À voir en vidéo