Le Brésil s'enfonce encore plus dans la crise de la COVID-19

Selon les médias du pays, la capitale, Brasília, a atteint sa capacité maximale en matière de soins intensifs, tandis que la ville de Porto Alegre a dépassé cette capacité, comme ici à l’hôpital Nossa Senhora da Conceição.
Photo: Silvio Avila Agence France-Presse Selon les médias du pays, la capitale, Brasília, a atteint sa capacité maximale en matière de soins intensifs, tandis que la ville de Porto Alegre a dépassé cette capacité, comme ici à l’hôpital Nossa Senhora da Conceição.

Le Brésil s’est enfoncé un peu plus dans la crise sanitaire cette semaine en enregistrant un nombre record de décès quotidiens, un an après le début d’une pandémie gérée de manière chaotique et sulfureuse par le populiste Jair Bolsonaro.

Cette mathématique létale est venue alimenter le mouvement de contestation du président brésilien, qui tente depuis quelques jours de se repositionner en ténor de la lutte contre la maladie, et ce, après en avoir nié les conséquences et surtout avoir porté atteinte aux politiques publiques visant à protéger le Brésil de ce virus.

Un changement de ton tardif, politiquement calculé et peu crédible, selon plusieurs experts, qui ne rassure pas les Brésiliens et qui devait continuer à inquiéter la communauté internationale menacée, elle aussi, par le fiasco brésilien.

« En raison de la libre circulation du virus ici, le Brésil est devenu une usine à variants, laisse tomber l’épidémiologiste Pedro Hallal, chercheur à la Universidade Federal de Pelotas, dans le sud du pays, joint par Le Devoir cette semaine. Il y a urgence d’agir pour l’OMS, l’ONU, les gouvernements internationaux et les sociétés pharmaceutiques pour s’assurer de fournir au Brésil les millions de doses nécessaires à la vaccination d’ici avril, pas à la fin de l’année 2021, comme prévu. Sans quoi, de nouveau variants vont continuer à apparaître et pourraient compromettre l’efficacité des vaccins ailleurs dans le monde. »

Le Brésil est de nouveau confronté à ces choix politiques avec une nouvelle flambée de contagion de la COVID-19 qui s’est répandue au rythme de 85 000 nouveaux cas quotidiensconfirmés cette semaine. Mardi, le coronavirus a entraîné plus de 3150 Brésiliens dans la mort en une seule journée, un nouveau sommet depuis l’apparition de la maladie dans ce pays en février 2020.

Après un an, la mortalité liée à la COVID-19 a dépassé la barre des 300 000 cette semaine, se maintenant au deuxième rang mondial, en nombre absolu, juste derrière les États-Unis et son demi-million de décès induits par la maladie. Le gouvernement Bolsonaro sous-évalue toutefois son bilan sanitaire.

Gestion catastrophique

« Le Brésil est redevenu l’épicentre de la pandémie, résume à l’autre bout du Skype Frédéric Vandenberghe, professeur de sociologie à l’Institut de philosophie et de sciences sociales à l’Université fédérale de Rio de Janeiro.Depuis deux semaines, les chiffres explosent. Jair Bolsonaro a compris qu’il devait changer son discours, mais sa gestion de la crise reste toujours catastrophique. »

Le leader populiste est mis sous pression par une opinion publique qui lui est de plus en plus défavorable. 54 % des Brésiliens jugent « mauvaise » ou « épouvantable » l’approche du président pour combattre la pandémie de coronavirus.

Le retour dans l’arène politique de son prédécesseur, Luiz Inácio Lula da Silva, 75 ans, réhabilité par la justice brésilienne la semaine dernière après avoir été la cible de procès téléguidés par la droite radicale pour le réduire au silence, pourrait également compromettre ses chances de réélection lors de la présidentielle de 2022.

Le milieu économique brésilien, plutôt complaisant jusqu’à maintenant envers Bolsonaro, a également fait part de son mécontentement dimanche dernier dans une lettre ouverte signée par 500 économistes, banquiers et hommes d’affaires du pays. « Nous sommes au seuil d’une phase explosive de la pandémie et il est essentiel de faire reposer les politiques publiques sur des données, des informations fiables et des preuves scientifiques », ont-ils écrit, dénonçant à mots à peine voilée l’approche plutôt impressionniste de Bolsonaro qui, dans la dernière année, a minimisé les conséquences de la COVID-19.

Il a entre autres qualifié le virus de « petite grippe », s’est opposé au port du couvre-visage, au confinement, à la distanciation physique et a même dénigré l’utilisation des vaccins. « Il n’y a plus de temps à perdre en débats stériles et en fausses nouvelles. Nous devons être guidés par des expériences réussies, par des actions à faible coût et à fort impact, par des initiatives qui peuvent réellement inverser la situation sans précédent dans le pays » peut-on aussi lire dans la lettre ouverte.

Changement de ton

Mardi, dans un discours de quatre minutes à la nation, Jair Bolsonaro a tenté de renverser la vapeur en défendant sa gestion de la crise et en promettant même un retour « très bientôt à la vie normale » aux Brésiliens. « À aucun moment, le gouvernement n’a manqué de prendre des mesures importantes à la fois pour lutter contre le coronavirus et pour lutter contre le chaos dans l’économie, qui pourrait conduire au chômage et à la faim », a-t-il dit, tout en indiquant avoir « sécurisé » l’approvisionnement en vaccins, une solution à la pandémie qu’il a pourtant méprisée dans les derniers mois.

En octobre dernier, Jair Bolsonaro a désavoué son ancien ministre de la Santé, Eduardo Pazuello, en indiquant qu’il allait rejeter le mandat d’intention pour l’approvisionnement de 46 millions de doses du vaccin CoronaVac, produit par la Chine. Ce pays est dans la mire du populiste, qui en a fait un bouc émissaire pour justifier le marasme sanitaire dans son pays.

Le président brésilien a également refusé les offres de Pfizer l’été dernier, retardant ainsi de plusieurs mois la campagne vaccinale dans son pays.

Au dernier décompte, 6,3 % de la population brésilienne a été exposée à une première dose de vaccin. 2,1 % à deux doses. Le Brésil a signé des ententes avec plusieurs pharmaceutiques pour assurer la livraison de 500 millions de doses de vaccin d’ici la fin de l’année 2021.

Le discours de Bolsonaro a été suivi par un concert de casseroles livré aux fenêtres de plusieurs logements dans les grandes villes du pays, le mode d’expression des opposants au populiste. Le tintamarre a fait également résonner par les fenêtres des accusations de mensonges et de meurtres portées désormais contre le président brésilien.

Accusé de « populicide »

« Avec moins de 3 % de la population mondiale, le Brésil totalise déjà 10 % des victimes de la COVID-19 », dit Frédéric Vandenberghe, qui n’hésite pas à parler de « populicide ». « Si l’on compare le taux de mortalité du Brésil avec celui des pays voisins, on peut estimer que Bolsonaro est directement responsable de 60 % des 300 000 morts comptabilisés. » Et il ajoute : « Le président a fait à nouveau cette semaine la promotion de l’hydroxychloroquine pour combattre la COVID-19, et ce, en contradiction avec les avis médicaux partout dans le monde. Il continue de s’opposer aux mesures de confinement prises par les autorités locales dans plusieurs États. Avec lui, on est toujours dans une réalité alternative, dans un double discours qui alimente ses écrans de fumée derrière lesquels il cherche à dissimuler son incompétence. »

Une stratégie dont Paulo Chapchap, directeur général de l’hôpital Sírio-Libanês de São Paulo, mesure chaque jour un peu plus les dégâts. Cettesemaine, 90 % de ses lits aux soins intensifs étaient occupés par despatients atteints de la COVID-19. « Nous avons commencé à enregistrer des taux d’occupation plus élevés en janvier et avons observé une augmentation record en mars, dit-il en entrevue au Devoir. C’est le taux d’occupation le plus élevé que nous ayons eu depuis le début de la pandémie au Brésil. »

Selon lui, « il est primordial que les gens commencent à se conformer à l’utilisation de masques et à la distanciation physique ». « Les vaccins atteignent encore un groupe minimal de personnes. Si nous atténuons notre risque de transmission et accélérons notre distribution de vaccins, des vies vont être sauvées. Mais cela demande des efforts, et nous espérons que les Brésiliens vont coopérer rapidement, sinon, il y a en aura toujours de moins en moins pour le faire », ajoute-t-il, fatalement.

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