Au pied du mur de Trump

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Onelia Alonso Hernández, une dissidente du régime cubain, au camp de Matamoros.

Emilia se colle au sol et rampe sous la clôture qui entoure le camp de Matamoros, au nord du Mexique. Après quelques enjambées à travers un talus de morelles noires, la dame aux traits tirés par le soleil et les années d’errance se lance tout habillée dans le Río Bravo. « C’est ici que je me sens libre. » Une liberté aux accents doux-amers qu’elle consomme à grands éclats de rire à quelques pas des barbelés qui cerclent le camp bondé de demandeurs d’asile et à une dizaine de brassées seulement de ce pays prophétique, autrefois terre d’accueil mais devenu un eldorado inatteignable.

Sont-ils 700, 1000 ou 1500 à languir dans le camp de Matamoros, au pied du Gateway Bridge, à l’entrée des États-Unis ? Impossible de le dire, tant les chiffres diffèrent. Au plus fort de la crise, au printemps, ils étaient probablement plus de 2500 à s’y entasser. Les premiers arrivés dormaient à même le sol, à l’entrée du pont, puis des tentes et des abris de fortune sont apparus. « On était juste ici, sur le béton, sur les bancs, partout autour », raconte Patricia Ramos, dont le permis de travail américain est arrivé à expiration il y a deux ans. « Ensuite, ils nous ont obligés à déplacer nos tentes dans le parc à côté. Ils ont mis des clôtures autour du camp et des barbelés. » Aujourd’hui, plus aucun nouveau migrant ne peut y accéder. Et même les médias sont interdits d’accès.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Emilia Valle se faufile sous la clôture du camp et se jette dans le Río Bravo.

Chassée du pays où elle habitait depuis ses quatre ans, Patricia a laissé derrière elle à Houston ses neuf enfants pour venir patienter à la porte des États-Unis. « J’attends juste qu’un juge signe mes papiers pour pouvoir rentrer. » Mais les semaines, les mois, puis les années ont passé, et Patricia, comme tant d’autres, est toujours bloquée à la frontière et contrainte de vivre dans des conditions lamentables. Depuis que le président Trump a décidé en décembre 2018 de refouler au Mexique les demandeurs d’asile qui franchissaient le sol américain, une véritable crise humanitaire s’est déclenchée aux portes du pays le plus riche du monde.

Sous les bâches bleues et vertes tendues par des cordes, des voix d’enfants se détachent de cette froide matinée de janvier où la température avoisine le point de congélation. Une jeune fille remplit un seau d’eau converti en lavabo à l’entrée de la tente familiale. Plus loin, une femme passe le balai sur la terre qui fait office de plancher. La promiscuité, le manque d’hygiène, la violence des cartels et les pluies torrentielles transforment en un instant ces éclats de vie en une attente insoutenable. « La vie est très dure ici », glisse Joel Fernandez Cabrera, un avocat de Cuba qui vit sous une tente depuis les tout débuts du campement.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les murs d’un centre de détention pour enfants réfugiés à Brownsville

Rendus invisibles aux yeux des Américains et abandonnés à leur sort par les autorités mexicaines, les demandeurs d’asile ne peuvent non plus compter sur le soutien du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, pratiquement absent des camps-frontières qui ont bourgeonné au seuil des États-Unis au cours des derniers mois. À Matamoros, ce sont plutôt des citoyens américains de Brownsville, ville sœur située tout juste derrière le poste-frontière, qui ont pris en charge le campement dans un touchant élan de solidarité. Chaque semaine, Mike Johnson traverse la frontière avec sa femme, leur sac rempli de médicaments. « C’est probablement la plus grande atrocité que les États-Unis aient commise ces dernières années », dit-il tout enflammé sous les grillages du camp. « Les gens qui sont ici sont déjà passés à travers des atrocités indescriptibles. Avant Trump, ils pouvaient traverser la frontière, demander l’asile s’ils craignaient pour leur vie et, s’ils avaient un parrain (sponsor), rester avec lui en attendant de passer devant un juge. Maintenant, on les oblige à vivre ici dans des conditions inhumaines. »

Au fil des semaines et des mois, chacun a pris en charge une partie de l’organisation du campement et une poignée d’organismes non gouvernementaux — certains formés à la hâte, d’autres déjà bien établis — s’assurent désormais de l’approvisionnement en eau et en nourriture, de la distribution des tentes et des bâches, de l’offre de soins médicaux ou encore de la scolarisation des enfants, qui forment, selon les évaluations, du tiers à la moitié de la population du campement.

Professionnels mis à contribution

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un local où se tiennent les activités de la Sidewalk School

« Les parents ne veulent pas envoyer leurs enfants à l’école parce qu’ils sont discriminés par les autres enfants [la cohabitation entre les Mexicains et les demandeurs d’asile est par moments difficile]. Alors, on a décidé de faire venir l’école jusqu’à eux », explique Felicia Rangel-Samponaro, une citoyenne américaine qui a créé en 2019 The Sidewalk School. Chaque enfant reçoit une tablette — dont les achats sont financés par des dons récoltés sur Internet — et peut suivre ses cours à distance de sa tente familiale ou encore en se rassemblant avec les autres écoliers sous une grande tente blanche aménagée au centre du campement.

L’ensemble des enseignants qualifiés — qui transmettent leurs connaissances en mathématiques, en anglais, en espagnol ou encore en sciences aux jeunes réfugiés — comprennent la réalité des enfants puisqu’ils sont eux-mêmes des demandeurs d’asile qui habitent pour la plupart dans le campement. « Mon frère a reçu six coups de feu au Guatemala [soumis à la violence des gangs de rue] », raconte Enrique Coronado, la tête couverte d’une tuque bleue. Après avoir pris la route pour fuir leur pays, les deux frangins sont arrivés en mars 2019 à Matamoros. « Pendant les cours, les enfants oublient où ils sont », se réjouit-il. Celui qui gère désormais l’école du campement espère lui aussi gagner l’eldorado américain. « Avec tout le travail qu’on fait ici, on démontre qu’on serait capables de faire beaucoup de belles choses aux États-Unis. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Une clinique offre des soins aux migrants.

La clinique du camp, gérée par l’organisation Global Response Management, embauche elle aussi quasi exclusivement des professionnels de la santé qui attendent de franchir la frontière américaine. Lestter Guerra, qui a fui Cuba, travaille à la clinique depuis dix mois. « Au moins, je fais ce que j’aime, la médecine, et ça me permet d’aider les autres », souligne-t-il, un stéthoscope se balançant autour de son cou. « On voit beaucoup de problèmes gastro-intestinaux et de troubles respiratoires dans le campement. Beaucoup d’enfants souffrent de sous-poids, ont des parasites dans l’estomac ou encore des problèmes cutanés », s’inquiète-t-il.

L’arrivée messianique de Biden

Les demandeurs d’asile vivent essentiellement d’espoir. Un espoir qui leur fait rêver à des lendemains meilleurs, à une vie plus facile, à une sécurité retrouvée. Un espoir qui leur fait accepter les déchirements du départ, endurer la violence rencontrée sur la route et accepter l’incertitude de tous les instants. Mais un espoir qui peut également être pernicieux, fils d’une illusion chimérique.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le poste frontalier mexicanoaméricain, du côté de Matamoros

« Ils attendent que les restrictions à l’entrée des États-Unis changent. Leurs attentes sont enveloppées d’un grand optimisme et ne sont pas nécessairement ancrées dans la réalité », indique Sam Bishop, coordinateur à Matamoros pour Global Response Management, qui dit tout de même espérer un dénouement heureux pour ces purs et durs qui persistent à demeurer à la frontière. Des attentes dopées encore davantage maintenant qu’un nouveau gouvernement est sur le point de s’installer à Washington. « Ils ont cette vision messianique de Joe Biden, qu’il va venir sur le pont et leur permettre d’entrer. »

Joel Fernandez Cabrera n’a d’ailleurs aucun doute. « Je sais qu’il va nous donner une chance. » En décembre 2019, Jill Biden, la femme du futur président américain, a visité le camp de Matamoros. « Elle m’a promis que j’allais entrer. Elle nous a dit que, si son mari gagnait, qu’on pourrait passer aux États-Unis. »

Dans les dernières semaines, l’équipe de transition de Joe Biden s’est démenée pour diminuer les attentes des demandeurs d’asile coincés à la frontière et, surtout, pour éviter que de nouvelles hordes de migrants arrivent massivement dans le nord du Mexique, portées par le discours d’ouverture du prochain président démocrate. Il faudra du temps pour réparer les dommages causés par Donald Trump aux politiques d’immigration du pays, a-t-on répété en boucle.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un vendeur ambulant de jouets passe près du camp.

Mais les rumeurs de la formation d’une nouvelle caravane de migrants en Amérique centrale ont déjà fait leur chemin à l’intérieur du camp. « Mais ils vont devoir attendre, et ils seront peut-être bloqués par les autorités mexicaines. Nous, on va passer avant », martèle Joel, alors que le soleil commence à réchauffer le campement.

« On va tous entrer », lance avec enthousiasme Patricia, à ses côtés. Non loin, le visage d’Onelia Alonso Hernández, une dissidente du régime cubain, s’illumine lorsqu’elle entend le nom de Joe Biden. « J’ai énormément d’espoir. Avec l’aide de Dieu, je serai bientôt dans la terre de la liberté. » À 62 ans, la dame coiffée d’une tuque d’Angry Birds raconte avoir enduré deux ans de prison à Cuba, puis avoir traversé de nombreux pays en bateau, en autobus et à la marche, sans argent, pour atteindre la frontière cloisonnée de Matamoros. « On a de la famille aux États-Unis qui pourrait nous accueillir en attendant la suite des procédures », dit, à côté d’elle, son frère Carlos.

Un saut propulsé par le désespoir

La vie est si dure dans le campement pour ces deux opposants politiques — qui se disent persécutés tant par les autorités qui gèrent le camp que par d’autres réfugiés — qu’ils ont tous deux sauté à l’eau en mars dernier pour tenter de franchir la frontière avant d’être rattrapés par les douaniers. « On était tellement désespérés. On est montés sur le pont pour implorer les douaniers. Ils ne nous ont pas écoutés, alors on s’est jetés à l’eau », raconte Carlos.

Un désespoir qui a aussi gagné Emilia Valle, originaire du Guatemala. « Quand mon fils [resté derrière] a été tué dans mon pays, j’ai perdu la tête. Je ne savais plus quoi faire. J’ai sauté. » Un saut dans le vide propulsé par le cul-de-sac dans lequel ces gens se trouvent plutôt que par l’espoir réel de parvenir à franchir la frontière américaine.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir À Brownsville, du côté américain, plusieurs monuments de fortune ont été érigés en l’honneur de migrants qui ont péri en tentant de traverser la frontière.

Certains parviennent bien sûr à passer entre les mailles des filets des douaniers américains, mais la plupart se font intercepter, puis ils sont renvoyés au Mexique, ou encore dans leur pays d’origine. Le Río Bravo, appelé Rio Grande du côté américain, n’est large que de quelques mètres. « Mais on a tous peur quand on se lance dans le fleuve », souligne Joel.

En août, un jeune homme de 20 ans, Edwin Rodrigo Castro de la Parra, s’est noyé dans le Rio Bravo en tentant de secourir une femme enceinte qui s’était jetée à l’eau pour tenter d’atteindre les États-Unis. « On le garde tous dans nos cœurs », dit Patricia dans un soupir, en montrant une photo des funérailles de Rodrigo sur son téléphone. Près d’une dizaine de demandeurs d’asile se seraient noyés au cours des deux dernières années à Matamoros, indique-t-elle.

Mais ce ne sont pas que les eaux et la possibilité de se faire arrêter par des douaniers américains qui représentent un danger tétanisant. Il y a aussi les coyotes, ces passeurs qui exigent le gros prix des réfugiés pour les faire traverser le fleuve. « C’est 500 $ pour un enfant et 1500 $ pour un adulte, explique Patricia. Et si tu ne les paies pas et que tu essaies de traverser seul et que tu te fais attraper, quand tu reviens dans le camp, ils vont te battre. »

Une immigration mieux contrôlée

Photo: Renaud Philippe Le Devoir À Alamo, où le président sortant Donald Trump a prononcé un discours, ses partisans se sont réunis pour lui montrer leur soutien et militer contre l’immigration illégale.

Des États-Unis, on peut apercevoir le camp, et du camp, on peut voir les États-Unis. Pays d’une richesse inouïe qui allonge vers le ciel cette barrière, sorte d’écran tant physique que psychologique vouée à bloquer ces Cubains, ces Haïtiens, ces Honduriens, ces Salvadoriens et tant d’autres qui souhaitent goûter au rêve américain.

« J’espère que ces migrants auront leur chance, mentionne Nathan Hubble, trumpiste invétéré rencontré à Harlingen, au Texas, à quelques kilomètres de la frontière. On a besoin d’immigrants, mais ils doivent entrer au pays par les voies légales. »

Un discours répété en boucle par Donald Trump, qui en a d’ailleurs fait l’un des thèmes phares de sa campagne présidentielle en 2016. Une marotte qu’il a martelée cette semaine encore, à quelques jours de la fin de sa présidence. « Quand on constate ce que le mur a fait et à quel point il est important pour notre pays, […] on ne peut même pas laisser le prochain gouvernement imaginer qu’il pourrait le démolir », a-t-il souligné au pied du mur au Texas, dans l’ultime événement public de sa présidence, sorte de point d’orgue destiné à rappeler son legs pour lutter contre l’immigration illégale.

Une bataille que le président républicain a livrée sans merci et qui a notamment fait naître l’une des images les plus fortes de sa présidence : celle d’enfants séparés de leurs parents et détenus dans des cages. Le long d’un boulevard à Brownsville, un Walmart a été converti en un centre de détention pour adolescents. Et quelques kilomètres plus loin, un édifice beige sur lequel sont simplement inscrits les mots « Southwest Key Programs » héberge des enfants migrants.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir La construction du mur frontalier se poursuit.

L’impensable. Mais que les partisans de Donald Trump n’ont pas de mal à justifier. « Ce sont eux qui mettent leurs enfants en danger en risquant le tout pour le tout pour venir ici et en laissant leurs enfants aux mains de coyotes », lance sans broncher Daniel Luna, à Alamo, où il s’était rendu mardi pour soutenir le président Trump. « Ils sont plus en sécurité dans ces centres qu’avec leurs parents », mentionne pour sa part Martha Ruiz, masque trumpiste au visage.

De l’autre côté de la frontière, les visages s’assombrissent à la seule évocation de ces enfants laissés à eux-mêmes. « C’est inhumain », murmure Joel Fernandez Cabrera. « Un crime contre l’humanité », dénonce Carlos Alonso Hernández.

En rentrant au campement, Emilia jette un œil vers le Río Bravo où flottent des dizaines de nénuphars qui zigzaguent entre les États-Unis et le Mexique. « Des fois, je vais cueillir à la nage des moules qui sont du côté américain », lance-t-elle l’œil défiant, dans un rire contagieux. Et les douaniers viennent parfois à sa rencontre. « Ils me parlent en anglais et je leur réponds en espagnol. Mais ils ne comprennent rien. Pauvres gringos ! »

Sur son manteau étendu au sol, Emilia empile les dizaines de branches de morelles noires ramassées au bord du fleuve, avant de replier le vêtement sur ses épaules. « Je suis convaincue que je vais entrer aux États-Unis », lance-t-elle, les yeux étincelants. De sa tente, où elle aperçoit les États-Unis, elle transformera plus tard ces feuilles en une salade aux parfums doux-amers.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.



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