Quand la politique fait fondre les glaciers

En 2010, l’Argentine est devenue le premier pays du monde à adopter une loi pour protéger ses glaciers.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir En 2010, l’Argentine est devenue le premier pays du monde à adopter une loi pour protéger ses glaciers.

Veto présidentiel imposé à la toute dernière minute, arrestation d’un chef scientifique, contestation jusqu’en Cour suprême : les politiques glaciaires en Argentine sont renversantes et la minière canadienne Barrick Gold se trouve au cœur de ce feuilleton politico-judiciaire.

En 2010, l’Argentine est devenue le premier pays du monde à adopter une loi pour protéger ses glaciers. Une avancée réalisée au prix d’une épopée des plus tumultueuses. En juin dernier, la Cour suprême d’Argentine statuait que la loi sur la protection des glaciers — qui interdit toute exploitation minière et gazière sur les glaciers de plus d’un hectare — est constitutionnelle. Derrière cette contestation judiciaire doublée d’une charge politique s’étant étirée sur près d’une décennie se trouve une entreprise aurifère qui a pignon sur rue sur Bay Street à Toronto.

« Ils m’ont dit qu’ils voulaient déplacer les glaciers avec un bulldozer et les transporter ailleurs. » Cette phrase, complètement surréelle, est prononcée par Romina Picolotti, ministre de l’Environnement de l’Argentine de 2006 à 2008. En entrevue au Devoir, celle qui s’est depuis exilée aux États-Unis raconte comment des représentants de Barrick Gold lui ont proposé, à l’époque, de déplacer les glaciers Toro 1, Toro 2 et Esperanza pour aménager la mine à ciel ouvert Pascua Lama, sur un territoire ​dans la province de San Juan qui chevauche le Chili et l’Argentine.

« J’ai gardé la brochure qu’ils m’ont présentée, confie-t-elle. Je ne pouvais tout simplement pas le croire. Ils appelaient ça de “l’activité minière durable” [“sustainable mining”]. » Confronté à une forte opposition, le géant canadien a finalement décidé de réviser son projet.

Mais l’événement a eu l’effet d’un déclencheur pour Romina Picolotti. Dans les mois suivants, la ministre présente au Parlement un projet de loi visant à protéger les glaciers argentins contre toute exploitation minière et gazière. En 2008, le texte législatif est adopté à l’unanimité par le Sénat et la Chambre des députés. « Mais c’est là que Barrick Gold a découvert l’existence du projet de loi », laisse tomber Romina Picolotti.

La signature de Barrick Gold

À minuit moins une, la présidente Cristina Fernández de Kirchner décide d’opposer son veto présidentiel. Une photo croquée de la présidente en compagnie de Peter Munk, président à l’époque de Barrick Gold, fait alors le tour des médias et alimente les soupçons.

« Le veto a été surnommé “veto de la Barrick Gold” », rend compte Jorge Daniel Taillant, fondateur du Centre argentin des droits de l’homme et de l’environnement. En plus du gisement d’or et d’argent de Pascua Lama, la minière canadienne possède également la mine à ciel ouvert d’or et d’argent de Veladero dans la province de San Juan. Des investissements dont les retombées devenaient soudainement bien incertaines.

Face à la fronde, Romina Picolotti claque la porte du gouvernement. La présidente Kirchner, dont le parti était majoritaire dans les deux chambres, promet alors que si le projet de loi est à nouveau soumis, elle ne s’y opposera plus ; le prix politique à payer étant trop élevé. En 2010, la loi sur la protection des glaciers, alors inédite sur la planète, est finalement adoptée par le gouvernement argentin.

Dans la foulée, Barrick Gold, conjointement avec la Minera Argentina Gold et la province de San Juan — dont l’activité économique est largement tributaire de l’exploitation minière —, dépose une contestation judiciaire en Cour fédérale, arguant que les ressources naturelles sont de compétence provinciale. Ce n’est qu’en juin dernier que la cause, montée jusqu’en Cour suprême, connaît son dénouement — une victoire aux yeux des organisations environnementales. Barrick Gold n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue.

Manque de volonté politique

Mais même si elle a été validée, « la loi n’est pas respectée », clame celle qui fut à l’origine de la législation. La volonté politique manque cruellement, insiste Romina Picolotti, ajoutant que pour faire appliquer la loi, le gouvernement doit savoir où se trouvent les glaciers. Or, ce n’est que l’an dernier, soit neuf ans après l’adoption de la loi, que l’inventaire argentin des glaciers a été mené à terme.

Un inventaire réalisé par une petite équipe de moins d’une dizaine de chercheurs de l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA) que Le Devoir a rencontrée sur le glacier de los Tres en Patagonie (voir autre texte).

« C’était un projet très complexe à réaliser », justifie Javier García Espil, expert en politiques publiques au ministère argentin de l’Environnement et du Développement durable rencontré à Buenos Aires. Près de 1700 glaciers dispersés sur plus de 5000 km dans la cordillère des Andes ont été visités par l’équipe d’IANIGLA. Un exercice, mené aussi par le biais d’images satellites, qui a permis de déterminer que l’Argentine compte plus de 16 000 glaciers. Le long délai pour réaliser l’inventaire n’a pas nui à l’application de la loi, assure la ministre Marcia Levaggi, directrice générale de l’Environnement au ministère argentin des Affaires étrangères. « Nous n’avons même pas recensé un seul cas d’activité industrielle qui menace les glaciers », assure-t-elle au Devoir, ce que des organisations environnementales contestent.

Arrestation

Mais là ne s’arrête pas cette saga digne d’un polar politique. En 2017, le géologue Ricardo Villalba, alors directeur d’IANIGLA, l’équipe qui a réalisé l’inventaire, est arrêté et inculpé pour avoir favorisé les intérêts des minières. Au cœur de cette nouvelle bataille judiciaire : la décision de répertorier et de protéger uniquement les glaciers faisant un hectare (0,01 km2) et plus de superficie. Un critère largement adopté par la communauté scientifique, fait valoir IANIGLA, qui évite de comptabiliser les étendues de glace qui disparaissent d’une année à l’autre.

Un argument que réfute toutefois l’organisation environnementale Asamblea Jáchal No Se Toca (« Ne touchez pas au Jáchal »). Lorsqu’en 2015 et 2016, des fuites de résidus miniers provenant de la mine Veladero de Barrick Gold entraînent le déversement d’un million de litres de solution de cyanure dans la rivière Jáchal, dans la province de San Juan, Asamblea Jáchal No Se Toca monte aux barricades et intente une poursuite contre Ricardo Villalba, affirmant que si les plus petits glaciers avaient été inclus dans l’inventaire, la mine de Veladero n’aurait pu être exploitée.

« C’est un feu ami, c’est complètement inexplicable », s’insurge Pierre Pitte, chercheur à l’IANIGLA, qui travaillait à l’époque sous la direction de Ricardo Villalba. « C’est une judiciarisation de la science, une procédure lancée par une organisation environnementale contre un chercheur qui fournit des informations pour mieux protéger l’environnement », ne décolère-t-il pas. Une lettre de soutien, signée par des centaines de chercheurs internationaux, appuie Ricardo Villalba dans ses démarches judiciaires qui sont toujours en cours.

En plus de la pression exercée par le réchauffement climatique, les glaciers argentins sont donc au cœur d’une bataille où les impératifs de protection de l’environnement se butent aux intérêts économiques. Mais dans un pays qui vit une importante crise économique, bien peu de citoyens ont actuellement le luxe de se soucier d’environnement. « La protection des glaciers est loin d’être une priorité en Argentine », fait remarquer Jorge Daniel Taillant. Des glaciers dont d’ailleurs bien peu d’Argentins connaissent même l’existence, au-delà du célèbre Perito Moreno.

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