Le puissant ancien président Uribe assigné à résidence

Álvaro Uribe à son arrivée au palais de justice de Bogota en octobre 2019
Photo: Raul Arboleda Agence France-Presse Álvaro Uribe à son arrivée au palais de justice de Bogota en octobre 2019

La Cour suprême colombienne a ordonné mardi l’assignation à résidence de l’ancien président Álvaro Uribe, encore très influent dans son pays, pour une affaire de manipulation de témoins contre un opposant de gauche.

La Cour a indiqué dans un communiqué que l’ancien chef de l’État (2002-2010) et actuel sénateur « purgera la privation de liberté à sa résidence et, de là, pourra continuer à exercer sa défense avec toutes les garanties légales ».

Álvaro Uribe, 68 ans, chef du Centre démocratique (CD, au pouvoir), avait lui-même annoncé sa détention préventive un peu plus tôt sur son compte Twitter. « La privation de ma liberté me cause une profonde tristesse pour mon épouse, pour ma famille et pour les Colombiens qui croient encore que j’ai fait quelque chose de bien pour la patrie », a tweeté le leader de la droite dure et parrain politique de l’actuel président, Ivan Duque.

Cette décision inédite contre un ancien chef de l’État colombien a été prise durant une audience à huis clos.

Álvaro Uribe, qui vit habituellement dans sa propriété de Rio Negro, près de Medellín, dans le nord-ouest du pays, doit maintenant attendre la date de son procès devant cette cour, seule habilitée à juger les parlementaires.

Lors d’une allocution transmise sur les réseaux sociaux, M. Duque, au pouvoir depuis deux ans, a pris la défense de son mentor.

« Je crois et croirai toujours en l’innocence et en l’honorabilité de celui qui par son exemple a gagné une place dans l’histoire de la Colombie », a-t-il déclaré, en soulignant son « amitié avec Álvaro Uribe ».

Un revirement inattendu

Álvaro Uribe, entendu le 9 octobre 2019 par les magistrats, est poursuivi pour manipulation de témoins et fraude procédurale, affaire qui pourrait lui valoir jusqu’à huit ans de prison.

L’ancien président, qui bénéficie encore d’un certain soutien populaire pour sa politique de main de fer contre les guérillas de gauche, avait porté plainte en 2012 contre le sénateur Ivan Cepeda pour un complot présumé s’appuyant sur de faux témoins.

Il reprochait à son principal opposant politique, lui-même témoin dans l’affaire, d’avoir demandé à d’anciens paramilitaires de l’accuser d’être impliqué dans des activités criminelles de milices d’extrême droite armées contre les rebelles.

Toutefois, la Cour n’a pas engagé de poursuites contre Ivan Cepeda, mais décidé en 2018 d’ouvrir une enquête contre Álvaro Uribe pour la même raison : manipulation de témoins contre un opposant.

« Aucune personne n’est au-dessus de la justice et de la loi en Colombie, toute influente et puissante qu’elle soit », s’est réjoui le sénateur de gauche mardi soir.

Álvaro Uribe est visé dans d’autres procédures judiciaires pour des crimes présumés liés au long et complexe conflit armé, qui mine la Colombie depuis près de six décennies.

En juin, la Cour suprême a annoncé l’ouverture d’une autre enquête pour des écoutes illégales menées par des militaires en 2019, visant quelque 130 journalistes, hommes politiques, militaires en retraite et syndicalistes.

Durant son gouvernement a en outre éclaté le pire scandale impliquant l’armée pour les exécutions extrajudiciaires de centaines de civils présentés comme des guérilleros morts au combat ou « faux positifs ».

Aucune personne n’est au-dessus de la justice et de la loi en Colombie, toute influente et puissante qu’elle soit

 

Mais Álvaro Uribe a toujours clamé son innocence et son parti mène une intense campagne médiatique pour défendre l’« honneur » de son chef.

Mardi soir, ses partisans ont appelé à défiler en convois automobiles dans Bogotá, du fait de l’interdiction municipale de manifester en raison du confinement en vigueur depuis près de cinq mois face à la pandémie de COVID-19.

Plus de polarisation

Quelques concerts de casseroles en faveur ou contre l’ancien président ont aussi retenti dans la capitale.

Après avoir affaibli militairement les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), Álvaro Uribe s’est farouchement opposé à l’accord de paix signé en 2016 avec cette guérilla marxiste, le jugeant trop indulgent envers les anciens rebelles coupables de crimes graves.

Ses sympathisants ont critiqué la décision de la Cour suprême, jugeant injuste qu’il soit arrêté alors que les anciens chefs des FARC comparaissent libres devant la juridiction de paix issue de l’accord de 2016.

Son parti, le Centre démocratique, s’est déclaré « indigné » et a proposé la tenue d’une assemblée constituante pour réformer les hautes instances judiciaires afin de « dépolitiser la justice ».

D’autres, tel José Miguel Vivanco, directeur général de la division Amériques de Human Rights Watch (HRW), ont félicité la Cour qui a démontré « que tous — jusqu’aux plus puissants — sont égaux devant la loi ».

Selon l’analyste Felipe Botero, politologue de l’Université des Andes, l’arrestation d’Álvaro Uribe risque toutefois d’aggraver « la polarisation » de la société colombienne suscitée par l’accord avec les FARC.

Il est en tout cas certain que cette décision vient grossir les rangs d’anciens dirigeants latino-américains populaires traduits devant la justice, tels Lula au Brésil, Cristina Kirchner en Argentine, Rafael Correa en Équateur, Alberto Fujimori au Pérou ou Ricardo Martinelli au Panama.

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