Coronavirus: Le Brésil s’enfonce dans la crise sanitaire

Le Brésil est confronté, au-delà de la crise sanitaire sévère du coronavirus, à une nouvelle crise politique depuis l’élection de Jair Bolsonaro en janvier 2019. Un manifestant tenait dimanche un exemplaire de la Constitution du pays, qui traverse des changements profonds de son modèle démocratique.
Photo: Nelson Almeida Agence France-Presse Le Brésil est confronté, au-delà de la crise sanitaire sévère du coronavirus, à une nouvelle crise politique depuis l’élection de Jair Bolsonaro en janvier 2019. Un manifestant tenait dimanche un exemplaire de la Constitution du pays, qui traverse des changements profonds de son modèle démocratique.

« Dehors, Bolsonaro ! Ta “petite grippe” a fait jusqu’à maintenant 40 000 morts. » Dimanche après-midi, sur l’avenue Paulista de São Paulo, un axe commercial populaire de la mégalopole brésilienne, une banderole a été dépliée sur l’asphalte, visible des airs par drone, pour exposer la revendication à la face du monde. Le journaliste brésilien Bruno Torturra a saisi l’instant, qui ironise sur la manière dont le président brésilien a tenté de minimiser l’importance du coronavirus au début de la crise sanitaire, pour le partager sur son compte Twitter.

Si la pandémie de COVID-19 poursuit sa progression à travers le monde, le Brésil s’enfonce, lui, toujours de plus en plus dans sa gestion erratique de l’urgence, après avoir franchi la semaine dernière la barre symbolique des 40 000 morts (43 332 en date de lundi), trois mois à peine après le premier décès enregistré dans ce pays, le 17 mars dernier.

Le pays lusophone d’Amérique du Sud est désormais passé au deuxième rang des pays les plus frappés par la maladie, juste derrière les États-Unis (116 000), certes, mais désormais devant le Royaume-Uni (42 000), l’Italie (34 000), la France (29 500), l’Espagne (27 000), le Mexique (17 000) et la Belgique (9500), où la COVID-19 a entraîné la mort de milliers de personnes, âgées pour la plupart.

Et des projections mathématiques réalisées par l’Institut de recherche en santé de l’Université de Washington indiquent que le Brésil se prépare, à ce rythme-là, à prendre la tête de ce sombre palmarès dès le 29 juillet, avec une perspective funeste de 137 000 morts, soit 94 000 de plus à venir, en un mois et deux semaines à peine.

« C’est une tragédie incroyablement triste, a indiqué en entrevue au Devoir lundi le chercheur, spécialiste du Brésil, Sean Burges de l’Université Carleton d’Ottawa. L’état de la COVID-19 au Brésil est un désastre absolu qui était totalement prévisible, et ce, sur la base d’un taux d’infections et d’une mortalité dont la sous-déclaration fait consensus. »

Début juin, Jair Bolsonaro, populiste de droite à la tête du pays, a ordonné la fin de la publication des données officielles sur la COVID-19 au Brésil, une décision annulée la semaine dernière par la Cour suprême du pays. Depuis, le président de la plus haute institution judiciaire, José Antonio Dias Toffoli, fait face à des menaces et à de l’intimidation de la part des partisans et des proches de Bolsonaro. Dimanche, le ministre de l’Éducation dans le gouvernement Bolsonaro, Abraham Weintraub, a qualifié de « connards » les juges responsables de cette décision. En avril dernier, avec la même poésie, le ministre avait fait part de ses intentions envers la justice de son pays en affirmant : « Si ça ne tenait qu’à moi, je jetterais tous ces connards en prison, en commençant par ceux de la Cour suprême. »

« L’OMS juge incontrôlable la transmission de la COVID-19 au Brésil, dit M. Burges, ce qui signifie que l’aplatissement de la courbe est tout simplement impossible à prévoir. Le Brésil pourrait donc finir par atteindre “l’immunité collective” à la dure et de manière catastrophique. Et la raison pour laquelle la maladie fait rage dans ce pays repose en grande partie sur le fait que Bolsonaro ne semble tout simplement pas s’en soucier, car le pays a largement la capacité de faire face à une crise comme celle-là. »

Lundi, une enquête mondiale réalisée à la demande de l’Alliance of Democracies, en prévision du sommet qu’elle va tenir à Copenhague jeudi sur l’avenir des démocraties au temps de la pandémie, place le Brésil tout en bas de la liste de 53 pays dans lesquels les citoyens ont évalué la gestion de la crise par leurs élus. Un tiers des Brésiliens approuvent l’attitude de Bolsonaro, ce qui correspond plus ou moins à sa base politique dans ce pays, où la tentation de la dictature est encore très forte. La Chine, le Vietnam, des régimes autoritaires, mènent le bal avec 95 % d’approbation des actions entreprises. Les États-Unis sont également dans le fond du palmarès, avec 53 % d’appuis.

Depuis le début de la crise, Bolsonaro a congédié deux ministres de la Santé de suite, pour les remplacer par un partisan de ses politiques sans formation médicale ni scientifique.

« À l’heure actuelle, il n’y a aucune personne responsable d’une riposte nationale concertée, cohérente et raisonnée à la pandémie, dit M. Burges. Or, la maladie s’est déplacée des classes moyennes supérieures vers une population plus large. Comme elle continue de se propager dans les deux tiers les plus pauvres de la population, ses effets risquent d’être dévastateurs. »

Selon lui, les pics de mortalité vont être imputables à la maladie, mais également au manque de programmes sociaux pour aider les gens à supporter les restrictions économiques nécessaires afin de lutter contre la COVID-19. « Les personnes les plus touchées ne sont, pour la plupart, pas des partisans de Bolsonaro, ce qui signifie qu’elles sont politiquement classées comme ennemies et semblent presque être traitées comme telles », ajoute M. Burges.

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