La pandémie pourrait coûter à Jair Bolsonaro sa présidence

Les appuis du président brésilien Jair Bolsonaro s’effritent depuis qu’il a limogé son ministre de la Santé en pleine pandémie, le populaire Luis Henrique, pour le remplacer par un ami, l’oncologue Nelson Teich.
Photo: Evaristo SA Agence France-Presse Les appuis du président brésilien Jair Bolsonaro s’effritent depuis qu’il a limogé son ministre de la Santé en pleine pandémie, le populaire Luis Henrique, pour le remplacer par un ami, l’oncologue Nelson Teich.

Si l’on doit se fier aux chiffres officiels, le nombre de morts de la COVID-19 a franchi la barre symbolique des 5000 au Brésil cette semaine, dépassant ainsi en chiffre absolu, le bilan de l’épidémie en Chine.

Mais le coronavirus est également en train de faire une victime inattendue dans ce pays d’Amérique latine : le populiste extrémiste Jair Bolsonaro, dont la présidence commence à vaciller lourdement sous l’effet d’une gestion erratique de la crise sanitaire, mais également de son cynisme face aux conséquences de la pandémie.

« On assiste en ce moment à sa chute au ralenti, a résumé mercredi sur l’écran d’une vidéoconférence le sociologue Frédéric Vandenberghe qui enseigne à l’Université fédérale de Rio de Janeiro. C’est la première fois que cela se produit. La crise des feux de forêt en Amazonie l’an dernier n’avait pas réussi à le faire tomber. Mais là, je crois qu’il ne peut plus tenir longtemps. »

Mardi soir, le sulfureux personnage a fait souffler un vent d’indignation après s’être montré une fois de plus insensible à la pandémie depuis que le Brésil a enregistré son premier cas d’infection au coronavirus le 26 février dernier.

« Et alors ? Que voulez-vous que je fasse, a dit le président brésilien devant des journalistes qui lui demandaient de réagir à l’augmentation fulgurante du nombre de décès liés à la COVID-19 dans les 24 heures précédentes. Le quotidien O Estadão de São Paulo a rapporté ses propos par l’entremise de Twitter. « Je m’appelle Messias [une référence à son deuxième prénom et au Messie], mais je ne fais pas de miracles », a-t-il ajouté.

« Quel chrétien peut invoquer le Messie pour se moquer de la douleur de milliers de familles détruites ? Bolsonaro n’est pas qu’un mauvais politicien et un mauvais président, il est un être humain méprisable », a commenté le député du parti de gauche PSOL, Marcelo Freixo, sur Twitter, donnant du corps à des critiques qui ne viennent plus seulement des détracteurs habituels du président, mais aussi de ses propres rangs.

La maison brûle

La semaine dernière, Bolsonaro a dû en effet assumer la démission de son ministre de la Justice Sergio Moro, un compagnon important dans son ascension politique. Il est ce petit juge de Curitiba qui a fait condamner l’ex-président Lula et bloqué sa possible candidature face à Bolsonaro, et ce, au terme d’une procédure judiciaire aussi spectaculaire que contestée. Moro a également été un phare dans la campagne contre la corruption sur laquelle le président, aspirant dictateur, a bâti sa réputation et son capital politique.

Un désaccord sur le limogeage du chef de la police fédérale aurait déclenché le divorce. Mais il semble que c’est aussi la politique du « bon sens » au mépris des faits et de la science tout comme le nihilisme préconisé par le populiste dans la crise en cours qui ont attisé cette séparation avec un politicien pourtant moteur de l’extrême droite radicale et raciste brésilienne.

« Moro, c’était la conscience morale de Bolsonaro. Sa démission est très lourde de sens et elle vient confirmer que le système, qui l’avait soutenu jusqu’à maintenant, est en train de réagir », dit Frédéric Vandenberghe. La pandémie est gérée pour le moment de manière irresponsable et criminelle. » Dans les faits, le vide laissé par le président a été comblé par les gouvernements des provinces brésiliennes qui encadrent depuis plusieurs semaines les mesures de confinement et la riposte sanitaire à la montée de l’épidémie, sans grand appui du gouvernement central.

« Il ne peut pas continuer à être là jusqu’à la fin. Il doit tomber rapidement, car il représente une menace sur le plan sanitaire et politique. »

Une cote qui baisse

Les appuis du président brésilien s’effritent depuis qu’il a limogé son ministre de la Santé en pleine pandémie, le populaire Luis Henrique, pour le remplacer par un ami complaisant, l’oncologue Nelson Teich, servile et mieux disposé que son prédécesseur à lever des mesures de confinement raillées et dénoncées par Bolsonaro lui-même. « Dès le lendemain, les chiffres de la pandémie ont commencé à baisser, dit le sociologue, par manipulation du bilan, sans doute. »

« Il reste soutenu par sa base électorale, un noyau dur d’extrémistes dont le nombre n’est plus suffisant pour le maintenir au pouvoir, ajoute l’universitaire joint par Le Devoir dans son appartement de Rio, où il vit en autoconfinement. Sa cote de popularité est en baisse constante depuis le début de la crise, entre 20 et 30 % aujourd’hui. On sent une fracture avec les évangélistes, mais également avec les militaires, le Parlement, la Cour suprême » qui étaient derrière lui dans la première année de son mandat.

Signe d’apparition d’une brèche dans la cale, la justice brésilienne enquête actuellement sur plusieurs affaires mettant en cause les fils du président. La construction illégale d’appartements, mais également la mise en place d’un « cabinet de la haine », cellule active dans les univers numériques, créée par son fils Carlos, conseiller municipal de Rio, pour dénigrer les opposants politiques du président, font partie des sujets d’intérêt pour le tribunal.

« La justice s’intéresse à son entourage pour se rapprocher de Bolsonaro », dit M. Vandenberghe, et documenter à terme une procédure de destitution « qui reste toutefois compliquée et longue dans le contexte de la pandémie ».

« Face à une calamité publique, un pays a besoin de personnes à la stature morale et politique forte pour relever le défi, écrit le commentateur politique Leonardo Sakamoto dans sa dernière chronique publiée dans le quotidien Folha de São Paulo. Bolsonaro n’est donc pas la bonne personne au mauvais moment, et nous allons en payer tous le prix », tant, ajoute-t-il, que le Brésil ne donnera pas à quelqu’un qui sait quoi faire la gestion d’une crise face à laquelle Bolsonaro devrait « rester silencieux, pour ne plus gêner. »

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