Les invisibles de São Paulo

Des enfants jouent au soccer à São Paulo.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des enfants jouent au soccer à São Paulo.

Felipe Pereira rêve que le bouclier de Captain America qu’il utilise pour se faire remarquer dans la rue et attirer les clients vers lui ne soit pas qu’un objet de décoration, mais devienne finalement cette arme qui, sur grand écran, sert à combattre les méchants. « Dans la dernière année, ç’a été l’enfer », dit ce marchand à la sauvette qui a installé sa table sur le trottoir de l’Avenida Paulista, au coeur de São Paulo, pour vendre des figurines en plastique de l’univers Marvel. C’est dimanche, et ce coin de la ville a pris des allures de foire et de fête. « Je n’ai jamais été aussi harcelé par la police. Elle me tombe dessus constamment. Détruit ma table. Me vole ma marchandise. Me bat. » Et pour ce jeune entrepreneur d’un quartier excentré de la mégalopole brésilienne, la motivation des forces de l’ordre reste toujours un peu nébuleuse. « J’ai l’impression qu’on cherche juste à me faire disparaître. »

Le visage du Brésil est en train de changer depuis l’arrivée au pouvoir début 2019 de Jair Bolsonaro, politicien de la droite radicale, nostalgique de la dictature. Et ce changement passe désormais par une négation de l’existence d’une grande partie de la population qui, sous la montée de ce populiste, se sent désormais de plus en plus attaquée, physiquement, symboliquement, comme pour être effacée de l’espace public, selon certains.

« C’est un gouvernement qui est contre la civilisation, résume sans détour Jose Alfonso da Silva, secrétaire général du Mouvement des travailleurs sans toit (MTST), une organisation qui milite pour le droit au logement des démunis de la société. Il ne respecte plus les femmes, plus les indigènes, plus les Afro-Brésiliens, plus les membres de la communauté LGBT, plus les personnes qui ont des besoins spéciaux, plus les exclus… Et la police se sent désormais plus légitimée à opprimer tous ces gens. Plus qu’avant. »

Dans une des nombreuses villes périphériques de São Paulo, le jeune André Menezes, 19 ans, l’a bien senti d’ailleurs, et dit ne plus trop sortir le soir, à cause de ça. On est dans la favela da Paz, historiquement un des quartiers pauvres les plus violents du Brésil, mais qui aujourd’hui, sous l’effet de programmes communautaires, offre l’environnement d’un quartier populaire, dense et animé par les cris des dizaines d’enfants qui ont pris possession des rues en ce mardi après-midi. Les vacances d’été commencent au Brésil. En décembre, oui. Signe d’amélioration : rares sont les chauffeurs de taxi qui aujourd’hui refusent d’y entrer.

C’est un gouvernement qui est contre la civilisation. Il ne respecte plus les femmes, plus les indigènes, plus les Afro-Brésiliens, plus les membres de la communauté LGBT, plus les personnes qui ont des besoins spéciaux, plus les exclus… Et la police se sent désormais plus légitimée à opprimer tous ces gens. Plus qu’avant.

 « Cette année, la violence était plus visible qu’avant », affirme André, qui a toujours habité là. « Et c’est surtout de la police que cette violence venait. » L’illustration est arrivée quelques minutes plus tôt, au coin de la rue, alors que l’on marchait ensemble en direction de sa maison : deux policiers en moto ont arrêté un livreur terrorisé par la violence de son interpellation, avec arme à feu pointée en direction du suspect. André est passé à côté de la scène, d’une extrême violence, sans exprimer une once d’étonnement.
 

Le 21 janvier, l’Institut de sécurité publique du gouvernement de Rio (ISP) a indiqué que le nombre de personnes tuées par la police dans cette autre grande ville du Brésil a atteint un record historique en 2019, avec 1810 morts, soit une moyenne de 5 par jour. Le corps policier a été responsable l’an dernier d’un tiers des morts violentes à Rio où pourtant le nombre d’homicides volontaires est en baisse dans la population en général, selon ces données statistiques.

« Oui. On essaie de nous rendre invisibles, dit-il, assis sur le canapé du deux pièces dans lequel il vit avec sa mère et son frère, tant que l’on n’a pas besoin de nos petites mains pour les travaux difficiles ou qu’on ne cherche pas des visages à mettre sur la criminalité. »

En bas d’une succession d’escaliers et de ruelles étroites délimitant cetassemblage confus de logements, construits dans un chaos étrangement fonctionnel, Agatha Santana, jeune mère de famille de 23 ans, a le ton calme d’une résignée qui a décidé de se satisfaire de l’invisibilité dans laquelle cette jeune Afro-Brésilienne, comme d’autres, a été cantonnée. « Il y a un avantage à être invisible aujourd’hui, car on n’est pas vu par le gouvernement, dit-elle. La périphérie où nous sommes est oubliée. Les gens ne passent pas ici. On fait croire que c’est un endroit dangereux, mais c’est finalement, dans le Brésil d’aujourd’hui, l’endroit où l’on se sent le plus en sécurité », face aux meurtres, aux attaques, à l’intimidation de la police, soutenue par le gouvernement.

« Ce gouvernement est en place pour rendre plus difficile la vie des gens les plus démunis de la société », laisse tomber Alenilza Silva dans l’appartement d’un complexe de logements sociaux de Taboão da Serra, dans la banlieue sud de São Paulo. L’endroit a été baptisé à la mémoire de João Candido, militaire afro-brésilien qui, au début du siècle dernier, a combattu la discrimination raciale dans la marine. Ici, deux immeubles offrent des logements décents de deux à trois chambres aux travailleurs de la base, normalement condamnés aux taudis. « Je devais enlever la moisissure chaque jour sur les murs de mon ancien appartement », relate la mère célibataire, tout en se mettant à pleurer quand elle exprime le bonheur et la joie qu’elle a à vivre ici depuis quatre ans.

Trois autres bâtiments devaient pousser sur la suite d’un terrain vague, pas très loin d’une autoroute, dans les prochaines années, pour d’autres familles comme la sienne, mais le plan de développement a été tué dans l’oeuf. « L’argent du programme “mia casa, mia vida” [ma maison, ma vie], mis en place par Lula [l’ex-président brésilien] nous a été retiré sans préavis, sans explication, au début de 2019, explique Batoré, du MTST, organisme qui gère ces appartements. Cela va priver 200 familles de logement, seulement ici. Et 35 000 sont touchées à la grandeur du pays ».

« Bolsonaro se permet de nous traiter comme des ordures, parce qu’il est riche », ironise Sara Araúja, deux étages plus bas, fière dans son logement qui, assure-t-elle, l’a sortie de l’insécurité. Elle dit pouvoir recevoir ses amis sans honte aujourd’hui, pour faire marcher son petit commerce de parfum à domicile, mais aussi pour parler de l’évangile. Elle est évangéliste, mais pas de ceux qui soutiennent la présidence de Bolsonaro, un proche d’un célèbre télévangéliste brésilien, explique-t-elle. « Les évangélistes qui sont derrière lui ne sont pas ceux qui sont sensibles à la vie, dit Sara. Ils sont surtout aveugles. Moi, quand j’entends sa violence, son racisme, ça m’agresse. Mais je me dis que ça ne peut pas durer ».

L’artiste visuel Rafael Ribeiro est blanc. Il a aussi étudié à l’université publique où, en 2018, pour la première fois dans l’histoire du Brésil, les étudiants autoproclamés noirs ou métis ont franchi le cap de la majorité. Une statistique qui le réjouit, puisqu’elle témoigne de la diversité culturelle d’un Brésil dont il revendique la beauté, la force et la richesse, même si une frange de la population, admet-il, voit désormais la chose comme un danger. « Les droits que l’on accorde à ceux qui n’en avaient pas, les voix qu’on leur donne à ceux qui n’en avaient pas, sont perçus comme une menace par ces personnes, dit-il. Le Brésil est un pays de contrastes et de contradictions qui, dans la dernière année, a vu les positions se radicaliser autour de la différence, de la diversité, des libertés… Or, nier l’existence ou les droits des parties de la société qui ne nous plaisent pas n’est certainement pas une solution, mais bien un problème, puisque cela rejette finalement une partie de ce que nous sommes collectivement. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

Sourire pour ne pas laisser le mal entrer

Claudinho Miranda parle de lui comme d’un survivant. « J’ai connu la violence et le trafic de drogue dans le quartier, dit le musicien dans la quarantaine rencontré dans la favela da Paz, en périphérie de São Paulo. J’ai vu le Brésil changer. Pour le mieux. Ma fille a aujourd’hui 18 ans et, contrairement à moi, elle n’a vu aucun de ses amis mourir sous ses yeux. »

Les discours de peur du président Bolsonaro cherchent à exacerber l’insécurité, pour justifier ses dérives autoritaires. Mais Claudinho, lui, sait que ce n’est pas la répression ni la violence qui combattent le crime. « C’est la musique, c’est l’entraide, c’est le sourire, dit-il. Au Brésil, dès que tu sais jouer d’un instrument, tu es respecté dans la rue, y compris par les trafiquants de drogue. »

Avec un autre groupe de « survivants », l’homme a créé, au coeur de la favela, un « Instituto » ouvert sur la communauté où, chaque jour, des dizaines d’enfants convergent pour apprendre à jouer des percussions ou de la guitare, pour manger dans la cuisine collective — qui ne sert que des plats végétariens —, pour chanter après l’heure du lunch ou encore pour s’initier à la technologie, au dernier étage d’un immeuble rafistolé dans ce quartier pauvre qui en vingt ans est passé d’extrêmement dangereux à franchement étonnant. Dans son laboratoire, Fabio y jouait lors de notre passage avec une imprimante 3D, par laquelle il initie les enfants du quartier à la science.

« Nous avons le projet de créer une université dans la favela, dit-il. Le terrain est trouvé. » Il montre du doigt un immeuble blanc au loin. « Le financement est bouclé. Mais depuis un an, les démarches se heurtent à une nouvelle résistance. »

« On pourrait être en colère. Nous l’avons été. Mais nous devons redevenir qui nous sommes, explique Agatha. Ce qui fait la force de Bolsonaro, ce sont les sentiments négatifs qu’il stimule autour et en face de lui. Mais pour le combattre, désormais, il ne faut plus entretenir la même énergie que lui. »

Dans la cuisine de l’Instituto, Elem dit ne pas vouloir parler politique, mais finit par le faire quand même, tout en posant une succession de salades et gratins sur la table. « Cet homme nous oblige à voir ce que nous ne voulions pas regarder en face, dit-il. La haine. La division. Le rejet. Et je pense que maintenant, c’est l’éducation politique qui va nous éloigner de lui. L’éducation politique à la vie. »