Lucas Santtana, l’homme qui murmure à l’oreille de la bête

Le chanteur-compositeur Lucas Santtana est une figure ascendante de la nouvelle vague brésilienne. Quand il parle, les mots sortent de sa bouche un peu comme les paroles d’une chanson.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le chanteur-compositeur Lucas Santtana est une figure ascendante de la nouvelle vague brésilienne. Quand il parle, les mots sortent de sa bouche un peu comme les paroles d’une chanson.

Un an après l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, le Brésil est en train de sombrer dans un dangereux autoritarisme que plusieurs artistes ont décidé de condamner, dans leurs mots. Le chanteur de la nouvelle vague brésilienne Lucas Santtana donne une voix singulière à cette résistance. Le Devoir est allé à sa rencontre au coeur d’un pays meurtri par la violence de ses extrêmes.

« Nous vivons à une époque où la vérité est morte. Il n’est plus possible de savoir ce qui est vrai et ce qui est faux. Les fake news sont devenues une grande industrie. Steve Bannon attaque les démocraties de manière sophistiquée. »

Quand Lucas Santtana parle, les mots sortent de sa bouche un peu comme les paroles d’une chanson. « La libération du Brésil de la dictature est récente et elle est encore fragile. Il reste encore des failles dans le tissu social. Ce sont elles qui réapparaissent depuis un an dans nos vies. »

São Paulo, un après-midi de décembre. Par la fenêtre grande ouverte, un vent rafraîchissant entre dans le salon du chanteur-compositeur, figure ascendante de la nouvelle vague brésilienne. Un air frais qui tranche avec la touffeur de ce climat estival — oui, c’est l’été en décembre au Brésil — et l’épaisseur sombre du propos qui s’est installée rapidement dans la pièce.

« Le racisme, l’homophobie ont toujours été présents ici, mais ils étaient silencieux, dit celui que l’on présente parfois comme l’artiste qui marche avec élégance dans les traces du grand João Gilberto, le Bob Dylan brésilien. Bolsonaro a fait sortir toute cette merde et c’est peut-être une bonne chose. Car maintenant que nous sommes forcés de la voir, nous ne pouvons plus rester là sans rien faire. C’est lorsque tu connais la maladie que tu peux chercher une façon de la soigner. »

La veille, dans la favela de Paraisópolis, une des plus pauvres de la ville, pas très loin de l’appartement du chanteur, des citoyens ordinaires sont descendus dans la rue pour dénoncer le meurtre de neuf jeunes Afro-Brésiliens par la police. Officiellement, ils sont tombés sous des balles perdues, lors d’une manifestation, dans un pays où, désormais, une loi adoptée par le nouveau pouvoir ne rend plus les policiers responsables de leurs bavures. Et où les pauvres, les indigènes, les Afros, les homos… sont devenus pour la droite radicale des composantes de la société à faire taire, au mieux, ou à faire disparaître, au pire.

La loi et l’ordre

Le matin, Francisco, un camionneur de 67 ans, rencontré par hasard sur le chemin vers le quartier où vit le musicien, nous avait fait l’apologie de ce nouvel ordre brésilien, en vantant, sans sourciller, les vertus d’une bonne dictature, seule capable de ramener la loi et l’ordre au pays, selon lui. Une perspective d’avenir affichée sans honte et qui confirme qu’« un mal invisible est en train de se propager » dans la société, dit Lucas Santtana, lorsqu’on lui relate la rencontre. Sur sa guitare, il a écrit en anglais : « this machine heals fascists », cette machine guérit les fascistes. C’est son remède à lui.

« J’ai composé beaucoup de chansons pendant la campagne électorale [de 2018, qui a porté Bolsonaro au pouvoir à la fin de cette année], dit-il. Parce que j’étais triste et apeuré. À cette époque, j’ai compris que je devais en parler. Pour m’aider à comprendre et pour aider d’autres personnes à le faire aussi. Je reçois chaque jour des remerciements pour cette proposition musicale qui finalement cherche à prendre soin des gens. »

Il reçoit aussi des messages de haine, « en provenance des robots de Bolsonaro. C’est terrifiant », résume-t-il, sans entrer dans le détail, comme pour ne pas leur accorder trop d’importance. « Et dans mon cas, ce n’est pas parce que je m’attaque frontalement à lui. Alors, je suis plein de compassion pour ses véritables détracteurs qui n’ont pas peur de le défier sur la place publique. Ce que je ne fais pas. »

La libération du Brésil de la dictature est récente et elle est encore fragile. Il reste des failles dans le tissu social. Ce sont elles qui réapparaissent depuis un an dans nos vies.

Sa résistance, Lucas Santtana la fait surtout passer en ce moment par la poésie d’O céu é velho há muito tempo, son dernier album, sorti il y a quelques semaines. Ça veut dire «Le ciel est vieux depuis longtemps», en français. L’assemblage de chansons de ce nouveau tropicaliste — c’est le nom du mouvement musical qui s’est opposé à la dictature dans les années 60 — évoque, dans un mélange de samba et de tonalités plus électros, « une bête » qui tue et qui blesse, dénonce la discrimination qui passe par « la couleur de la peau » ou la « criminalisation d’indigènes » qui ne revendiquent rien d’autre que le droit d’occuper leur terre.

Dans Brasil Patriota, il fait référence aux droits de la personne déchirés par la Cour suprême et à ce nouveau patriotisme qui, selon lui, « se vautre dans la boue ». « La justice ment, la police accuse, l’Église attaque, la milice protège et les artistes sont considérés comme des voleurs », chante-t-il dans Um professor està falando com você. Un professeur parle avec toi. Des mots qu’il essaye de porter à l’oreille de ses contemporains et de son présent, comme un murmure.

« Jour après jour, il est de plus en plus difficile de se parler. La polarisation des points de vue a toujours existé ici, mais elle empire, dit Lucas Santtana. Nous souffrons d’une société où, désormais, tout le monde crie et plus personne ne s’écoute. Moi, je préfère le calme, la douceur, le chuchotement pour faire porter la voix, pour lui permettre de se rendre jusqu’aux autres », avec un optimisme que l’actualité quotidienne, dans son pays, comme ailleurs, vient parfois ébranler.

« Au Royaume-Uni avec le Brexit, aux États-Unis avec Trump, ici, l’opposition est dépeinte en ennemi du peuple, dit-il. Et plus personne ne s’oppose à ces affirmations complètement inconcevables. Il est difficile de croire que ce siècle commence avec des gens qui pensent que les Noirs sont des moins que rien, que les homosexuels sont des freaks et qu’il faut vendre notre territoire à des compagnies étrangères, dit Lucas Santtana en trahissant au passage son âge et la génération à laquelle ce jeune quinquagénaire appartient : « Nous sommes tombés du côté obscur de la Force. Mais le prochain épisode, j’en suis sûr, va être celui de la résistance. »

Une fausse démocratie

Et il ajoute : « Le Brésil est devenu une fausse démocratie pour se faire croire qu’il n’y avait plus de dictature. Or, ce n’est pas le Brésil dont mes parents ont rêvé pour moi. Et ce n’est pas celui dont je veux rêver aujourd’hui pour mon fils. »

Lucas Santtana s’est approché du balcon pour regarder la ville qui, en ce dimanche, laisse entendre une mélodie urbaine plus calme. D’en bas, le son de terrasses de restaurants animées se fait entendre. « Actuellement, c’est un cauchemar, laisse-t-il tomber au coeur de cette étrange normalité. Mais doucement, nous sommes en train de nous réveiller. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.