Au coeur de la résistance indigène de l’Amazonie

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Douglas a 11 ans. Entre continuité et incertitude, il deviendra un jour chef de la communauté indigène des Mundurukus dans le nord de l’Amazonie, sur les traces de son père Manuel.

Face aux attaques de Jair Bolsonaro, au mépris et aux meurtres en croissance d’indigènes, les chefs des tribus amazoniennes ont décidé de riposter la semaine dernière en redonnant vie à une alliance des peuples de la forêt, comme celle créée dans les années 1980 par le militant vert Chico Mendes, assassiné en 1988. Un esprit de résistance qui, dans le nord du Brésil, rythme désormais le quotidien de la communauté munduruku, encerclée par la déforestation, la pression de l’industrie agroalimentaire et la haine ordinaire.

La menace est toujours invisible, mais Manuel, 57 ans, chef de la tribu indigène des Mundurukus, la voit finalement très bien quand il promène son regard au large du lago do Maicá, dans la baie du même nom, sur la rive droite de l’Amazone dans le nord du Brésil. En ce début d’été tropical, ce lac fluvial dissimule ses eaux sous d’immenses bandes de terres humides verdoyantes infestées de caïmans noirs, de dangereux prédateurs qui ne sont désormais plus les seuls dans le coin.

« C’est là que le gouvernement prévoit de construire un port maritime pour faciliter l’exportation du soya vers les marchés internationaux », résume l’homme rencontré au coeur de cette communauté de 4000 habitants en décembre dernier, juste avant que la saison des pluies ne transforme les routes pour se rendre jusqu’à lui en rivières boueuses. Il y a quelques mois, des promoteurs sont venus planter des pancartes décrétant que le territoire était désormais privé et informant les indigènes qu’ils ne pouvaient plus y entrer sans permission. « Nous les avons toutes enlevées », dit-il.

« Une agence du gouvernement a fait une étude sur l’impact de l’implantation de ce port et a établi qu’il n’y avait aucun problème, poursuit Manuel. Ils ne sont jamais venus nous parler. On leur aurait dit que ce lac, c’est notre territoire de pêche. C’est une pouponnière de poissons qui abrite 36 espèces différentes. Plus de 200 pêcheurs y survivent et font vivre des centaines de famille. L’histoire de notre communauté est liée à ce lac et à son immense diversité écologique. Mais pour le gouvernement, nous n’existons pas. »

Le petit village d’Ipaupixuna, avec ses maisons de planches et ses arbres fruitiers qui contribuent à la subsistance des gens du coin, a cet environnement singulier et hors du temps où l’existence a tout pour être simple. Mais depuis un an, et l’arrivée au pouvoir du populiste radical Jair Bolsonaro, un nostalgique de la dictature, à la tête du Brésil, la vie y est surtout devenu un acte de résistance. « Ça vient de partout », laisse tomber Manuel, à l’ombre d’un arbre, tout en pointant un troupeau de boeufs qui doucement s’avance vers le village en broutant la verdure des terres humides sur lesquelles nous nous trouvons.

L’image est bucolique, même si elle capte en filigrane un des drames actuels de l’Amazonie, confronté à une déforestation massive et pragmatique depuis plusieurs années afin de faire de la place au développement agricole, une tendance qui s’est emballée avec l’arrivée d’un nouveau pouvoir à Brasília et qui érode désormais les contours du village de Manuel. « Ces animaux ne savent pas ce que sont les limites d’un territoire, dit-il. Et l’élevage de notre voisin n’arrête pas de grandir. Dé-sormais, nous devons vivre avec des cours d’eau de plus en plus pollués. » Par les excréments des bovins, assure-t-il, mais également par les résidus de pesticides des cultures de soya tout autour ou par le mercure recraché par les exploitations minières en amont sur le fleuve Amazone et sur la rivière Tapajós juste à côté.

La culpabilisation des victimes

« La pression a toujours été là, mais elle devient de plus en plus insoutenable depuis un an en raison des attaques incessantes du gouvernement de Bolsonaro contre les communautés indigènes et de la violence ordinaire que ces attaques légitimées par le gouvernement a libérée », résume la jeune anthropologue Luana Kumaruara. Mi-décembre, le chef de l’État brésilien a publiquement accusé les indigènes d’être responsables de l’augmentation du prix de la viande au Brésil, un sujet chaud de sa présidence mise régulièrement sur le gril par des consommateurs en colère. Bolsonaro estime que l’opposition au développement économique de l’Amazonie, soutenue par ses indigènes, fait augmenter la facture du panier d’épicerie des Brésiliens, bien plus que les marchés mondiaux, l’incertitude économique induite par son arrivée au pouvoir ou encore le prix de l’essence. Fin 2019, il en coûtait 4,5 fois plus cher à un camionneur brésilien pour faire le plein d’essence de son véhicule, qu’à son homologue canadien.

Cette haine, cette démonisation de l’indigène n’est pas anodine, et Luana en connaît les conséquences. Quelques jours à peine avant notre rencontre, elle a été prise à partie violemment et battue par des producteurs de soya en marge d’une réunion à laquelle participait un anthropologue à la solde de l’agro-industrie dans la région, un dénommé Edward Luz, qui est devenu la bête noire des défenseurs de l’environnement et du droit des communautés indigènes. Elle montre dans son téléphone une vidéo qui témoigne de l’agression.

L’homme a mis en place à Santarèm un comité spécial sur « la prolifération des groupes dans les territoires ethniques » — c’est bel et bien son nom — par lequel les grands propriétaires terriens et exploitants agricoles cherchent désormais à contester les revendications territoriales des indigènes, en faisant la démonstration que ces communautés n’ont rien de séculaire. Luz apporte une caution intellectuelle à ce processus d’expropriation institutionnalisé qui n’a aujourd’hui peur de rien pour atteindre ses objectifs.

« L’année 2019 a été la plus sanglante pour les indigènes », assure la jeune militante écologiste Leila Borari, rencontrée un soir de décembre sur une terrasse d’Alter-do-Chão, ville touristique au confluent de l’Amazone et de la rivière Tapajós et qui, en septembre dernier, a été l’épicentre d’un important brasier. La déforestation, qui a touché des territoires traditionnels des Premières Nations brésiliennes, aurait été guidée par des mains criminelles afin de déboiser des terres au potentiel économique élevé. « Depuis 11 ans, il n’y a jamais eu autant d’indigènes assassinés au Brésil. Et les chefs des communautés en sont les principales victimes. » Dans les deux derniers mois de l’année 2019, cinq sont tombés sous les balles dans plusieurs régions de l’Amazonie. Manuel en connaissait personnellement deux.

Affaiblir pour conquérir

« Quand on tue le leader d’une communauté, on facilite la corruption et la prise de contrôle de cette communauté par des personnes cherchant à s’approprier leur territoire », dit-il en évoquant les effets de ces tensions et de cet environnement sur sa propre vie. « Depuis un an, je me sens moins libre, affirme-t-il. Je dois me méfier de tous les gens de l’extérieur qui entrent dans le village, je rentre chez moi à la tombée de la nuit, je suis constamment sur mes gardes », surtout depuis sa rencontre récente avec le président du syndicat des producteurs de soya de Santarèm, lors d’une réunion où il est allé défendre son droit d’occuper le même coin de terre que ses ancêtres. C’était en novembre. « Il m’a dit qu’il possédait beaucoup d’informations sur moi, qu’il savait où je vivais, quand et où je me déplaçais. Cette intimidation fait désormais partie de mon quotidien. »

Au bord d’un igarapé, ces ruisseaux d’eau claire qui sillonnent la forêt amazonienne et autour desquels la vie des communautés indigènes s’organise depuis la nuit des temps, le repas du midi s’éternise dans la touffeur d’une saison qui s’annonce humide — « dans la région, il y en a seulement deux, a expliqué Manuel plus tôt dans la journée : l’été et l’été sous la pluie ». Et soudainement, Manuel se fait un peu plus directif : « Il faut dire au reste du monde ce qui se passe ici, laisse-t-il tomber, expliquer que le gouvernement qui est censé nous représenter nous menace et nous humilie. »

Derrière lui, des enfants s’amusent avec sa coiffe faite de plumes d’oiseaux d’un bleu tropical. « Ma plus grande préoccupation, c’est elle, dit-il en lançant un sourire à Katiane, qui n’a pas plus de quatre ans. Je me demande chaque jour comment va être la permanence des choses pour elle et dans quel environnement elle va vivre plus tard. Les promoteurs veulent s’approprier l’Amazonie en prétendant que ces terres ne sont occupées par personne. Ils veulent nous faire disparaître parce qu’ils savent que c’est la forêt qui nous fait vivre et que nous faisons vivre la forêt. Mais nous n’allons jamais cesser le combat, parce qu’ultimement, ce n’est pas un combat contre le développement, mais bien un combat pour le respect de la vie. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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