L’Amazonie brûle toujours

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un feu apparaît à la tombée du jour au bord de la route menant à la forêt nationale Tapajós.

Une année noire. L’an dernier, la déforestation s’est emballée dans l’Amazonie brésilienne avec la complicité d’un nouveau pouvoir politique qui n’a rien fait pour l’arrêter. Une destruction toujours en cours fin décembre, et qui dans le nord du pays stimule désormais le germe de la résistance et de l’indignation.

À la fin de la rencontre, il a demandé en souriant, et sans trop y croire, d’enlever les nombreux « fils de pute » qui sont sortis de sa bouche dans l’heure précédente. Quand il a parlé du ministre de l’Économie du Brésil, Paulo Guides, qui « vide les poches de l’État pour faire plaisir aux entreprises privées et au marché ». Quand il a dit que Jair Bolsonaro était le grand responsable de la « nouvelle invasion de l’Amazonie » par l’agro-industrie. Ou quand il a conspué les minières étrangères qui viennent « piller les ressources naturelles » du territoire tout « en polluant l’environnement des communautés indigènes ». Selon lui, tous ont profité des incendies de forêt sans précédent qui ont frappé ce territoire brésilien, l’an dernier. Et les ont certainement encouragés.

Edilberto Senna n’a pas la langue dans sa poche. Pour un prêtre catholique du moins. Mais cela donne de la couleur à cette figure importante de la résistance au développement sauvage qui afflige depuis des années le nord du Brésil, où l’étonnant padre, comme on l’appelle ici, vit. « Je reçois régulièrement des menaces de mort », assure l’homme, qui chaque semaine tient une chronique à la radio locale de Santarèm. Le reste du temps, il célèbre des messes dans son église ou organise des formations à la contestation à l’intention des membres de communautés indigènes de la région menacés d’expropriation.

« Bolsonaro, c’est une honte. Tout le monde dit que c’est un clown, mais c’est faux : c’est un bouffon, qui maîtrise l’art du divertissement pour asseoir son influence au sein des puissants. Il sait très bien ce qu’il fait. C’est lui qui a donné la confiance qu’il fallait à ceux qui foutent le feu à la forêt aujourd’hui. » Des pyromanes qui, à la veille de la saison des pluies, en décembre dernier, n’avaient toujours pas remisé leur attirail.

En direction de Belterra, au sud de Santarèm, la forêt brûlait toujours, il y a quelques jours, le long de la route 163 bordée par une bande mince d’arbres derrière lesquels se cachent d’immenses champs en production, ouverts au fil des années. Elle brûlait aussi juste derrière une colline, sous les yeux de la jeune Leticia Raiana, 19 ans, qui tient dans cet environnement rural un petit bar sur une route de terre menant à l’entrée de la forêt nationale Tapajós. Le territoire est une réserve protégée. « Je n’aime pas voir ça », dit-elle après avoir candidement avoué ne pas savoir qui est Greta Thunberg, égérie environnementale de sa génération. Elle partage pourtant avec elle la même indignation, mais l’exprime avec une émotion plus contenue. Il est interdit de faire de la déforestation ici. Mais cela n’arrête personne, et surtout pas ceux qui ont des ententes secrètes avec le gouvernement pour venir ainsi voler des terres protégées.

Le bateau de Carlinho fend les petites vagues qui se sont formées en cette fin de journée à la surface du lago verde à Alter-do-Chão, ville touristique amazonienne où, en septembre dernier, le feu a fait des ravages spectaculaires, particulièrement dans la réserve faunique où il a décidé de nous conduire. « C’est un territoire hostile et sous tension en raison de son occupation illégale », dit l’homme en débarquant au fond d’une baie, dans un paysage où la nature reprend rapidement ses droits et où une maison de brique a déjà poussé à quelques mètres de la plage de sable fin. « Si on croise quelqu’un, on dit que vous êtes des étrangers souhaitant acheter une terre, surtout pas des journalistes. »

Après les flammes, l’impunité

Au loin, le chant des macaques rythme le temps, en marquant la fin du jour. Sous nos pieds, une route de terre a été ouverte, pour servir une succession de terrains de 30 mètres par 30, délimités par des clôtures fraîchement posées par des promoteurs et par l’opportunité d’une spéculation que les incendies ont rendue possible dans ce coin de pays où l’immobilier à des fins touristiques est en pleine expansion. « Ce sont des policiers qui achètent dans la région », affirme Carlinho en se désolant une nouvelle fois de l’impunité qui prend racine sur ce territoire que l’État a pourtant soustrait il y a des années à tout projet de développement. « C’est une occupation totalement illégale. Tout le monde le sait, mais personne ne fait rien. Le secrétariat de l’environnement de la ville et celui de la défense des animaux sont trop faibles, dit-il. À Brasília, Bolsonaro a rapatrié tous les pouvoirs environnementaux. Ceux qui agissent le plus pour la protection, ce sont des organismes internationaux, mais ils le font eux aussi avec des pouvoirs limités. »

Et pendant ce temps, l’Amazonie brûle « d’une manière inquiétante » en détruisant « une très grande richesse », explique le militant écologique Laudeco Borari en regardant au loin de minces colonnes de fumée qui confirment que des incendies sont toujours en cours dans cette réserve faunique attaquée. « 20 % des oiseaux migrateurs du continent passent par là chaque année, dit-il. C’est une réserve de plantes médicinales aussi. Les petits incendies naturels étaient la norme mais, depuis 2019, ce sont maintenant des incendies criminels, qui tous se sont produits dans des secteurs conflictuels de la région. »

L’an dernier, plus de 30 000 foyers d’incendie ont été détectés dans la province de Pará, où Santarèm se trouve, par les satellites de l’Institut national de la recherche spatiale brésilien, selon le plus récent rapport publié au début de 2020. Une croissance de 36 % par rapport à l’année précédente. Au total, l’Amazonie a perdu 9000 kilomètres carrés de surface forestière en 2019, soit près du double de 2018, principalement dans cette province, la plus touchée du pays, résume l’Institut.

Et à plusieurs kilomètres au sud d’Alter-do-Chão, Pedrinho est capable de mettre des images sur ces statistiques. « Si Bolsonaro connaissait ce territoire, il empêcherait cette destruction », croit cet ancien chef d’une communauté de ribeirinhos, ces peuples traditionnels de l’Amazonie vivant au bord d’une rivière. Les « povos ribeirinhos », comme on dit en portugais, ou peuples de la rive. « Lui, il voit de l’argent à faire ; nous, nous voyons le bois, la nature, les animaux et toutes ces ressources qui contribuent à notre existence partir en fumée », dit l’homme, qui tient avec sa femme un petit hôtel rustique et un restaurant au coeur de la forêt nationale Tapajós. « La forêt a été détruite dans des proportions plus grandes que dans les années précédentes pour faire place aux élevages de boeufs, dit-il. Nous sommes pourtant ici dans une unité de conservation, protégée encore pour les 40 prochaines années. Mais le gouvernement laisse entendre que cette protection pourrait être suspendue sans préavis. Quand nous revendiquons nos droits, nous ne nous sentons plus respectés. »

Le soleil se couche sur la rivière Tapajós. Un homme vient d’arriver en voiture près de la plage et avance vers nous en souriant. Arielton Silva, c’est son nom, fait le tour de la région à la rencontre des électeurs. Il va se présenteren 2020 aux élections municipales de Belterra, pour le Parti socialiste du Brésil, dit-il, après s’être réjoui de voir des gens venir de loin pour s’intéresser au sort de l’Amazonie. « Ma femme se demande pourquoi je me lance en politique. Je lui ai expliqué : si les personnes honnêtes ne se présentent pas, le terrain politique va toujours être occupé par les vilains. »

Dans le salon de sa résidence, au coeur de Santarèm, et sous le regard bienveillant de Che Guevara, dont une photo a été placée au-dessus de la télé, Edilberto Senna le croit aussi. Mais il pense également que plus d’une décennie va être nécessaire pour réparer les dégâts causés à la démocratie par la première année du règne de Bolsonaro. « Les médias rendent les citoyens aveugles, dit-il. Ils n’arrivent plus à voir les atteintes portées à leurs droits. Ils souffrent. Ils sont humiliés et ils ne font rien. Quand on organise une procession religieuse, ils sont des milliers à descendre dans la rue. Mais quand c’est une manifestation pour défendre des droits, il n’y a plus personne. »

Il dit sentir qu’une rébellion est en train doucement de se mettre en place, mais que la polarisation des points de vue, la peur et l’individualisme ne facilitent pas le projet. « Jusqu’à quand les gens vont-ils supporter ça ? C’est la question que je pose tous les dimanches à la radio, dit-il. Et je vais continuer à le faire sans relâche, parce que c’est par elle que passe forcément l’instant où nous allons arrêter de souffrir. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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