Le parti d’Evo Morales se met à l’écoute de la classe moyenne

Le candidat présidentiel du parti Mouvement vers le socialisme, Luis Arce, a salué des partisans à la sortie d’une conférence de presse donnée lundi à Buenos Aires, en Argentine.
Photo: Daniel Jayo Associated Press Le candidat présidentiel du parti Mouvement vers le socialisme, Luis Arce, a salué des partisans à la sortie d’une conférence de presse donnée lundi à Buenos Aires, en Argentine.

En décembre dernier, dans le hall du Cesar’s Plaza, hôtel du centre-ville de Cochabamba, son nom a été évoqué dans une conversation avec le sociologue Fernando Mayorga, quand il a été question des trois scénarios possibles pour le Mouvement vers le socialisme (MAS), de l’ex-président bolivien en exil Evo Morales, afin de regagner le pouvoir : Luis Arce, l’ex-ministre de l’Économie de la Bolivie, va devenir le candidat de cette formation politique, en vue de la prochaine course à l’élection présidentielle, prévue le 3 mai 2020.

L’annonce en a été faite dimanche par l’ancien président bolivien Evo Morales qui, depuis l’Argentine où il vit en exil, préside désormais la campagne du MAS. Cette candidature doit être officialisée mercredi.

À la croisée des chemins, après avoir été expulsé du pouvoir par la révolte populaire suivie d’un coup de force politique en novembre dernier, le MAS devait, selon le sociologue, décider soit de « se concentrer sur son vote traditionnel indigène », soit « de s’ouvrir sur la jeunesse et sur la classe moyenne ».

Evo Morales a toujours associé dans ses discours l’indigène au pauvre dominé par les Blancs. Or, quand ces indigènes sortent de la pauvreté, ils s’intègrent plus à la société, aux Blancs, et finissent par ne plus se reconnaître dans les revendications et les représentations symboliques du MAS.

Le choix confirme que c’est finalement la classe moyenne qui vient d’être privilégiée par le parti politique, aux dépens de la jeunesse incarnée par le jeune Andrónico Rodriguez, vice-président des Six fédérations syndicales paysannes des producteurs de coca du Chapare, que l’on disait pourtant être le successeur naturel de Morales.

« J’avais de grands espoirs pour Andrónico, a indiqué dimanche soir l’ancien président bolivien, cité par le quotidien espagnol El País, mais la campagne électorale va commencer et il n’a pas été facile de parvenir à des accords avec les représentants de chaque département [de la Bolivie, où le MAS est implanté]. Parfois, vous devez vous sacrifier. J’espère que les jeunes vont me comprendre », a-t-il ajouté.

Père du « miracle bolivien »

Luis Arce a été sacré candidat par le Mouvement au terme de « 208 heures de débat », selon le calcul exposé par Morales.

L’homme de 56 ans n’appartient pas à une des 36 communautés indigènes du pays. Il est une figure importante de la politique bolivienne, considérécomme le père du « miracle économique » bolivien qui, après la nationalisation du secteur des hydrocarbures en 2006, a fait de la Bolivie un des pays les plus prospères de l’Amérique du Sud.

Ces belles années, induites par une hausse du prix du pétrole, ont permis de faire chuter l’extrême pauvreté de 38 % à 17 % en un peu plus de 10 ans. Trois millions de Boliviens ont ainsi grimpé dans l’échelle sociale pour accéder à la classe moyenne.

Dans les tensions politiques et sociales actuelles, Luis Arce est également le candidat de l’apaisement, puisqu’il incarne la continuité d’un modèle économique, sans toutefois animer des divisions sociales et politiques qui peuvent trouver leur carburant dans le rejet de la figure de l’indigène et dans l’indignation suscitée au sein de certaines couches de la population après que l’État eut accordé plus de droits à ces peuples autochtones.

Le candidat va prendre part à la prochaine campagne aux côtés de l’ancien ministre des Affaires étrangères David Choquehuanca, un intellectuel aymara, comme Evo Morales, à la personnalité politique toutefois un peu plutôt effacée.

Changement d’appartenance

Pour Rafael Loayza Bueno, directeur du Département de communication sociale de l’Université catholique bolivienne de La Paz, l’interpellation de la classe moyenne est désormais incontournable pour se maintenir au pouvoir en Bolivie, et ce, après le miracle économique des dernières années qui a fait naître un « paradoxe bolivien ».

« Evo Morales a toujours associé dans ses discours l’indigène au pauvre dominé par les Blancs, dit-il. Or, quand ces indigènes sortent de la pauvreté, ils s’intègrent plus à la société, aux Blancs, et finissent par ne plus se reconnaître dans les revendications et les représentations symboliques du MAS. »

L’effet est d’ailleurs perceptible dans les chiffres du recensement, où l’autoaffirmation de l’appartenance à un groupe ethnique indigène est en chute depuis 2001.

Cette année-là, 62 % des Boliviens se disaient indigènes. En 2012, ils étaient 58 % à s’exclure d’une logique identitaire passant par l’affirmation d’une appartenance ethnique.

Le choix d’un candidat trouvant un écho positif auprès de la classe moyenne reste toutefois un pari risqué dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans.

« Le grand défi pour les partis politiques dans la transition en cours », c’est d’entendre la voix des jeunes, dit le sociologue et commentateur de l’actualité en Bolivie Pablo Deheza de la région de Santa Cruz.

« Or, le MAS, autant que l’opposition, n’arrive pas à comprendre cette nouvelle énergie. Et c’est ce qui est problématique, puisque les jeunes dans la vingtaine ont l’impression que leur moment politique est arrivé, mais ne voient pas autour d’eux le véhicule politique, qui va leur permettre d’apporter leurs aspirations au pouvoir. »

La voix des jeunes

En entrevue au Devoir, début décembre, Andrónico Rodriguez, 30 ans, a appelé d’ailleurs au temps de cette jeunesse, en expliquant qu’il ne voulait plus être cette « marche d’escalier » utilisée par les vieux politiciens dans leur ascension politique, mais devenir désormais « partie prenante » d’un nouveau projet politique.

Au sein du MAS, plusieurs représentants syndicaux et militants, rencontrés en Bolivie, le voyaient déjà dans la prochaine course électorale, en binôme avec l’ex-présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, la trentaine également, une figure forte de la résistance lors du coup de force politique qui a fait tomber la « Maison Morales » en novembre dernier.

Un récent sondage d’opinion, effectué pour le compte de la chaîne de télévision Unitel avant le choix du nouveau candidat du MAS, accordait au début de l’année 20,7 % des intentions de vote à la formation politique de l’ex-président bolivien, contre 13,8 % à la coalition centriste Comunidad Ciudadana (Communauté citoyenne) menée actuellement par Carlos Mesa.

Lors du scrutin contesté d’octobre dernier, le MAS avait récolté 47 % d’un vote sur lequel ont pesé toutefois d’importants soupçons d’irrégularité.

Le candidat Luis Fernando Camacho, populiste de la droite radicale qui s’est imposé dans la campagne visant à faire tomber Morales, n’est crédité que de 8 % des intentions de vote.