Un pays ramassé, mais toujours pas reconstruit

Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Incompétence gouvernementale et des pénuries de tout; les manifestations contre le gouvernement de Jovenel Moïse se sont multipliées cette année, expression de la grogne populaire à Haïti.

« On a ramassé, mais on n’a pas reconstruit. » À l’autre bout du fil, le sociologue d’origine haïtienne Frédéric Boisrond a la formule lapidaire pour décrire les 10 années qui ont suivi le séisme haïtien de 2010. C’était le 12 janvier de cette année-là, il y a 10 ans, jour pour jour, ce dimanche. La Perle des Antilles était frappée en plein coeur par un tremblement de terre sans précédent d’une magnitude de 7,3 qui, en moins de 30 secondes, a dévasté le pays. « Haïti a manqué des rendez-vous importants dans son histoire pour se reconstruire, ajoute-t-il. L’après-tremblement de terre en fait désormais partie. »

Une décennie s’est écoulée depuis la tragédie qui a fait plus de 250 000 morts et jeté à la rue un million et demi de Haïtiens après l’effondrement de leur maison, dont la conception n’avait jamais été envisagée au regard des trois failles sismiques qui traversent le pays. Et à l’heure d’un énième bilan, induit par cet anniversaire, les raisons de croire en un renouveau après la fatalité semblent encore et toujours coincées symboliquement sous les décombres.

« On parle d’un séisme, mais il y en a eu deux autres encore plus importants qui ont frappé Haïti après ce 12 janvier », résume, sourire en coin, Ali Acacia, qui tient un commerce d’informatique à Port-au-Prince. L’homme était de passage cette semaine à Montréal pour visiter de la famille. « Bill Clinton et ses larmes de crocodile venu vendre de l’espoir pour Haïti après le tremblement de terre en est un. Ses belles paroles n’ont donné rien de concret sur le terrain. L’arrivée de Michel Martelly, président qui a dilapidé les fonds PetroCaribe [fournis par le Venezuela pour la reconstruction du pays] en est un autre. C’était un incompétent qui ne pouvait pas avoir cette importante responsabilité de reconstruire un pays. C’est lui qui nous a plongés dans la dèche. »

« Il n’y a jamais eu 10 milliards de dollars investis dans la reconstruction d’Haïti », laisse tomber Jean Saint-Vil, de l’organisme Solidarité Québec-Haïti, un groupe de pression qui se fait de plus en plus entendre pour dénoncer l’appui de la communauté internationale à l’actuel président, Jovenel Moïse. Le dauphin de Michel Martelly fait face à une crise de confiance insurmontable depuis plus d’un an, sur fond de corruption. « Nos craintes de 2010 se sont toutes matérialisées : l’argent promis [par la conférence des donateurs qui s’est tenue en mars 2010 à New York sous la présidence de Bill Clinton] n’a pas été envoyé à Haïti. Le peu qui est arrivé a été détourné par des personnes mal intentionnées qui ont profité de la faiblesse de l’État haïtien, avec pour conséquence une population aujourd’hui dans un état plus vulnérable qu’avant le séisme. »

Une « année noire »

En novembre dernier, un rapport du Fonds monétaire international (FMI) est venu confirmer le pire : en 2019, le PIB d’Haïti, dans la liste des 25 pays les plus pauvres de la planète, a été réduit de 1,2 % alors que l’inflation s’est emballée à plus de 20 %, sous l’effet d’une crise politique sans fin et d’une paralysie de l’activité économique et sociale depuis mars dernier par les mouvements de contestation du pouvoir en place. Pour l’économiste haïtien Kesner Pharel, cité par l’Agence France-Presse, l’année dernière a été une « année noire » : des personnes vulnérables, vivant avec 4 $ américains par jour, en perdant leur emploi dans le tourisme ou la construction, se retrouvent désormais au niveau de la pauvreté extrême, avec moins de 2 $ par jour pour vivre. Les pauvres, eux, sont désormais entrés dans la misère. « Il y a eu un important déclassement sur la pyramide sociale », dit-il. En 10 ans, le PIB n’a pas réellement augmenté, alors que l’espérance de vie en Haïti est désormais inférieure de 10 ans, par rapport à celle de la République dominicaine, qui partage pourtant avec Haïti le même territoire, celui de l’île d’Hispaniola. 3 % de la population rurale haïtienne avait accès à l’électricité en 2018, contre 100 % chez sa voisine dominicaine et 92 % dans l’ensemble des Caraïbes et de l’Amérique latine.

Dans ses voeux à la nation, le président Jovenel Moïse a résumé la tragédie en parlant de 2019 comme d’une simple « année difficile », « une année de trop perdue à cause de nos errements et de nos luttes sans grandeur », a-t-il dit, appelant son peuple à retrouver « la volonté de vivre ensemble pour briser l’instabilité ».

Ce n’est même pas un État bancal. Chaque jour, il fait la preuve de son incapacité et alimente non pas la résilience du peuple haïtien, mais sa résignation, dans une douleur que les gens n’arrivent plus vraiment à nommer.

« On ne peut pas parler de reconstruction », dit l’avocate Christiane Pelchat, qui préside la Fondation Serge-Marcil, nommée à la mémoire de son mari, l’ex-député et figure marquante du développement international, qui a trouvé la mort dans le séisme haïtien il y a 10 ans. L’organisme vient en aide actuellement à un orphelinat et à tout le village d’Étang Rey, dans une région rurale des Nippes à Haïti. « 10 % à peine des sommes promises ont été livrées. C’est donc de la faillite de la communauté internationale qu’il faut surtout parler aujourd’hui. »

Selon elle, cette communauté a manqué son coup, particulièrement avec la Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH) qui a été chargé de maintenir la paix dans ce pays entre 2004 et 2017. Le Canada en faisait partie. Des milliards investis dans ce programme, aucun n’a vraiment atteint les Haïtiens, estime-t-elle, en contribuant au développement des infrastructures de ce pays. « On a mis de l’argent pour la sécurité, expose Mme Pelchat, mais cet argent est allé dans les proches des armées et des soldats impliqués dans cette force internationale. Or, la sécurité passe aussi par la sécurité alimentaire, par la dignité humaine, par le droit à l’éducation et à un logement décent dans lesquels il aurait été possible d’investir, dans une réelle logique d’aide et de développement. 10 ans après le séisme, mon regard est sévère sur ce que nous aurions pu faire et sur ce qui n’a pas été fait. »

Un grand désenchantement

« Je croyais que le pays allait mieux s’en sortir que ça », avoue Bernard McNamara, président-fondateur de l’organisme Architecture sans frontières Québec, à qui Le Devoir avait parlé en janvier 2010. L’homme se préparait alors à s’envoler pour Haïti pour participer à l’effort de reconstruction. Il y est retourné à plusieurs reprises dans les dernières années pour des projets d’analyse des dégâts, dans le réseau scolaire entre autres, et de développement de nouvelles constructions, dans le respect des normes sismiques et anticycloniques. « La tragédie n’a pas été surmontée, elle se poursuit, ajoute-t-il. L’appareil gouvernemental est plus faible aujourd’hui qu’avant le séisme. Et pour les donateurs, c’est le désenchantement. Depuis deux ans, nous ne sommes plus sur le terrain. Il est plus difficile d’obtenir des fonds pour ce pays où le problème de gouvernance, mais aussi d’insécurité, a fini par déprimer tout le monde. »

Pour le sociologue Frédéric Boisrond, il y a 10 ans, ce n’est pas seulement le bâti qui s’est effondré sous l’énergie de la faille Léogâne, la véritable responsable du séisme de 2010. « C’est aussi le tissu social qui a été touché et qui n’a pas été reconstruit, dit-il. La confiance des uns envers les autres s’est également effritée, et l’État haïtien, en démissionnant, en n’assumant plus sa responsabilité, n’a jamais contribué à rétablir un climat et un environnement propices à une reconstruction. »

« Comme peuple, on ne sort pas indemne d’une telle tragédie, mais l’absence de l’État national, 10 ans plus tard, est certainement ce qui fait le plus mal à Haïti, résume le député libéral Frantz Benjamin, d’origine haïtienne. Ce n’est même pas un État bancal. Chaque jour, il fait la preuve de son incapacité et alimente non pas la résilience du peuple haïtien, mais sa résignation, dans une douleur que les gens n’arrivent plus vraiment à nommer. » Et il ajoute : « Malgré tout, les Haïtiens gardent la tête haute et exposent cette élégance qu’ils ont toujours mise en avant pour cacher un traumatisme profond. Rien n’est jamais figé. Et ce peuple digne a encore le droit d’aspirer à un avenir meilleur. »

M. Boisrond le croit aussi et souhaite, lui, voir apparaître un autre séisme, politique et social celui-là, afin de « mettre la vie humaine et le respect des droits de la personne au centre d’un projet de société », dit-il, mais également d’éloigner d’Haïti les marchands d’espoir qui n’ont comme objectif que de faire « attendre les gens dans leur misère sans rien offrir de plus ». « Il faut sortir de cette logique d’élections du plus populaire qui est toujours le plus incompétent, ajoute le sociologue. Et quand ce n’est pas ça, ce sont des incompétents ou des voyous que l’on se fait imposer par d’autres et qui finissent par être surtout au service de leurs maîtres. »

« Ce qui manque le plus à Haïti, c’est un réseau d’éducation de qualité accessible à tous, dit Christiane Pelchat. Quand les gens ne peuvent pas finir leur école primaire, cela ne donne pas une démocratie forte. » « Les pays amis d’Haïti [il fait référence ici aux États-Unis, au Canada et à la France] sont surtout en train d’étouffer le pays en empêchant son développement économique », estime Jean Saint-Vil, qui demande pour le pays plus d’air pour respirer. « Nous ne voulons plus d’amis comme ça. Nous voulons des relations diplomatiques normales. » Autant de revendications qui, 10 ans après le séisme, appellent désormais à une autre tectonique des plaques, celle dont l’énergie permettrait désormais d’amorcer un véritable renouveau.

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