Le Brésil au seuil d’une nouvelle dictature

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Lors d’une marche dénonçant la «mort accidentelle», mi-décembre, de neuf jeunes Afro-Brésiliens dans la favela de Paraisópolis, un manifestant brandissait une pancarte faisant référence à l’«Ato Institucional Número Cinco» (AI-5), un décret de la dictature militaire datant de 1967 qui a donné le ton aux années de terreur du passé en accordant des pouvoirs exceptionnels au président.

Il est arrivé par le haut de la rue comme une surprise. Le pas léger. Son oeil était vitreux. Il voulait faire connaissance, même si son esprit n’était pas totalement là.

Sans justification, l’homme s’est mis à citer Zarathustra, à parler de fantômes, à évoquer une plage, puis, sachant désormais d’où l’on venait, nous a remerciés d’être là, dans cette rue perdue d’une banlieue de São Paulo. Le taxi était sur le point d’arriver. Au milieu de ses incohérences, sous le soleil plombant de midi, il a fini par dire : « Le Brésil est le plus bel endroit du monde. Il faut y faire attention, le préserver, le protéger. »

Au pays de Jair Bolsonaro, président autoritaire arrivé au pouvoir il y a un an, les fous peuvent parfois être lucides, contrairement aux lucides qui eux commencent depuis un an à avoir peur.

C’est le cas de Maria Aparecida Dias da Costa, présidente de la coopérative de recyclage Cooper Glicerio à São Paulo. « J’ai 44 ans, dit la femme rencontrée au milieu de ses activités de tri sur un terrain ombragé par une autoroute urbaine en hauteur. J’ai connu la fin de la dictature au Brésil [en 1985] et, aujourd’hui, j’ai l’impression de la voir revenir. »

« C’est une sensation très étrange, dit le saxophoniste Thiago França, quelques minutes avant de monter sur scène dans la cour intérieure d’un immeuble abandonné au coeur de la mégalopole brésilienne où une grande fête dominicale a été improvisée par des citoyens. Le conservatisme religieux s’est infiltré partout, pas seulement en politique, mais également dans les comportements sociaux. Ça vient de partout en même temps. On voit chaque jour la pensée se rétrécir. Il est difficile de croire que quelqu’un fonde l’idée d’un gouvernement totalitaire au Brésil. Mais c’est pourtant ce qui est en train de se passer ici. »

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le saxophoniste Thiago França joue dans la cour intérieure d’un immeuble abandonné occupé au cœur de la mégalopole brésilienne où une grande fête dominicale a été improvisée par des citoyens.

Les signes sont diffus, mais, pour plusieurs Brésiliens, ils ne cessent de se multiplier pour converger vers un renforcement de la surveillance, une criminalisation de l’opposition ou encore une restriction des libertés civiles et individuelles.

Démocratie en danger

À la veille de Noël, le président brésilien a promulgué une loi visant à renforcer le pouvoir des policiers afin de combattre la criminalité au pays. C’est la version officielle. Le texte réduit surtout la portée et les conséquences de sanctions disciplinaires qui pouvaient toucher les corps policiers jusqu’à maintenant, en cas de mauvais comportements ou de bavures. En plus d’amnistier quelques crimes policiers des derniers mois.

La mesure intervient quelques jours à peine après la « mort accidentelle », mi-décembre, de neuf jeunes Afro-Brésiliens dans la favela de Paraisópolis, un des quartiers les plus pauvres de la ville de São Paulo, tombés sous les « balles perdues » de la police.

La nouvelle loi vient également tripler les peines pour les crimes véhiculés ou commis sur les réseaux sociaux, un espace utilisé tant pour propager la pensée d’extrême droite brésilienne que pour la contester.

« La démocratie brésilienne est en danger, résume Jose Alfonso da Silva, secrétaire général du Mouvement des travailleurs sans toit (MTST), un groupe qui défend la construction de logements à loyer abordable dans la périphérie de São Paulo. Le gouvernement flirte avec la dictature en cherchant à concentrer les pouvoirs dans les mains du président [en matière d’éducation, d’environnement, de santé,d’économie, de défense…], mais également en affaiblissant le tissu social et les organisations communautaires qui le structurent. »

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Quartier périphérique de São Paulo nommé Favela da Paz, historiquement l’un des plus violents au monde, maintenant réhabilité par les résidents

Il détaille ses accusations : « Sous le régime Bolsonaro, les syndicats ont perdu leur mode de financement automatique, à même le salaire des travailleurs, dit-il. Certains ne sont plus reconnus officiellement, simplement parce que leur dénomination ne comprend pas le mot “syndicat”, mais plutôt celui d’“association”, dit-il. Et dès que les membres de ces groupesmanifestent dans la rue, ils sont accusés de terrorisme. »

Dans la ville de Santarèm, au nord de l’Amazonie, Paulo Lima, de l’organisme Saúde et Alegria — « santé et joie » — qui milite pour un développement durable du territoire, a goûté à cette médecine, après avoir pris part au combat contre les incendies de forêt. Le 26 novembre dernier, la police a débarqué dans ses bureaux, sans accusation, pour y saisir les ordinateurs. « C’est de l’intimidation, dit-il, parce que nous sommes une voix critique face à la destruction de l’Amazonie encouragée par le gouvernement. Aujourd’hui, être de gauche, défendre l’environnement et les communautés amazoniennes, fait de vous automatiquement un ennemi de l’État. »

Dérive autoritaire

Les temps sont durs pour l’opposition. La dérive autoritaire s’est solidement ancrée dans le discours du nouveau président et de son équipe, qui ne manquent jamais une occasion de faire la promotion de l’« Ato Institucional Número Cinco » (AI-5), un décret de la dictature militaire brésilien datant de 1967 qui a donné le ton aux années de terreur du passé en accordant des pouvoirs exceptionnels au président. Le nouveau régime rêve ouvertement de le faire revivre afin de se débarrasser des contraintes constitutionnelles qui, prétend-il, briment ses projets de réformes et de renforcement des lois sécuritaires.

« Chaque jour, l’État de droit est attaqué au Brésil », dit Guilherme Boulos, étoile montante de la gauche politique. Plusieurs le voient déjà comme le prochain Lula. « Il y a trois jours [c’était avant Noël], le ministre de la Justice Sergio Moro [qui a orchestré les accusations et l’emprisonnement de l’ex-président Lula] s’en est pris publiquement au président de l’Ordre des avocats du Brésil, Felipe Santa Cruz, qu’il a accusé de crime de calomnie. » Le représentant des avocats a vertement critiqué dans les derniers jours le ministre pour son non-respect de l’indépendance de la police fédérale, de la justice et pour l’utilisation des ressources du ministère pour son avancement personnel. « Il s’agit d’une attaque historique qui s’est accompagnée de propos méprisants à l’endroit du père de Santa Cruz, tué pendant la dictature. »

Cette période sombre dans l’histoire du pays est glorifiée par Bolsonaro et son entourage. Huit mois après son entrée en fonction, le président brésilien a rendu hommage officiellement à un des plus grands tortionnaires de cette époque, Brilhante Ustra, dont les crimes ont été condamnés par la justice brésilienne, en invitant sa veuve à souper au palais Alvorada de Brasilia, la résidence présidentielle. Un geste décrié, mais pas par tous.

« La dictature, c’est une bonne chose, laisse tomber Francisco, camionneurà la retraite rencontré dans la rue àSão Paulo. J’ai connu cette période et je peux vous dire que la loi et l’ordre y régnaient. C’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui. »

« Le Brésil est à l’envers à cause de l’homosexualité, assure Gliedson, jeune recrue de l’armée de l’air — “dans les services administratifs”, précise-t-il — en congé dans la métropole brésilienne. Bolsonaro essaye de ramener les valeurs de la famille et de stimuler l’éducation civique et citoyenne. Nous devons l’aider à le faire. Il n’est pas agressif. Mais il a besoin de se montrer dur pour combattre la criminalité. »

« Le désastre, c’était avant lui »

« Les bonnes choses ont commencé avec lui, il y a un an, assure Astaruth Guerre, artiste peintre qui vend ses créations le long de l’avenue Paulista, dans un des coeurs commerciaux de la ville. Le désastre, c’était avant lui. L’armée fait un très bon travail. Elle ouvre des routes, assure notre sécurité. Les prochaines années vont être les meilleures pour le Brésil. »

Le youtubeur Felipe Neto, franchement critique du pouvoir en place, n’est certainement pas du même avis. Dans un pays où la parole haineuse a été libérée avec l’arrivée à la tête du pays de Bolsonaro, il a été obligé d’envoyer sa mère en exil à Miami, après avoir reçu un peu trop de menaces la ciblant personnellement. Ses détracteurs lui assuraient qu’il allait la retrouver en morceaux dans une boîte.

« Les attaques personnelles, les assassinats, les épouvantails brandis pour réduire les champs d’action… chaque jour, une nouvelle bombe à fragmentation explose dans la société, faisant voler en éclats des acquis, des libertés, le bien-vivre, le vivre-ensemble », résume Thiago França tout en reconnaissant que les frustrations et la colère polarisent désormais les deux camps. La résistance s’organise face à cette montée du fascisme, mais elle est difficile à mettre en place, tant les attaques viennent de partout. Moi, tout ce que j’ai comme arme, c’est mon saxophone. Alors, c’est sur lui que je vais concentrer mes efforts, en me disant naïvement que la droite a peur de nous parce que nous sommes libres de penser, parce que nous sommes unis par l’art et la musique et qu’à la fin, c’est cette solidarité qui va nous faire gagner. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat– Le Devoir.

Un fils de Bolsonaro accusé de corruption

Jair Bolsonaro vient de lancer un nouveau parti, l’Alliance pour le Brésil, versé dans la lutte contre le crime et la corruption ainsi que dans la promotion des valeurs chrétiennes. Mais comment va-t-il gérer les accusations qui touchent désormais son fils Flávio, mis en cause par un juge de Rio dans une affaire de détournement de fonds publics par la création d’emplois fictifs ?

Le scandale a éclaté le 19 décembre dernier. Les faits se seraient déroulés alors que le fils du président était sénateur, en 2018, et propriétaire d’une chaîne de chocolateries, par laquelle le stratagème a été mis en place. Il s’est dit victime d’une chasse aux sorcières. Son avocat a demandé à la Cour suprême fédérale de suspendre les procédures.

Sur les réseaux sociaux, une poignée de Brésiliens mesquins s’amusaient à la fin de décembre à rappeler une célèbre citation du président à l’endroit des « bons criminels » qui, selon lui, sont « des criminels morts ». Et ils se demandent désormais quelles suites le président, qui cherche à tout contrôler, va donner à ces accusations qui le touchent de près.
3 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 6 janvier 2020 09 h 29

    « Comment va-t-il gérer les accusations qui touchent désormais son fils Flávio, mis en cause par un juge de Rio?»

    Bien! En assassinant le juge.

    J'espère que je ne lui ai pas soufflé la réponse

    • Françoise Labelle - Abonnée 7 janvier 2020 07 h 16

      Si le juge est Sergio Moro, censé être impartial, c'est lui qui a mis Bolsonova au pouvoir.

  • André Joyal - Inscrit 6 janvier 2020 13 h 18

    On est loin du temps de FHC (Fernando Henrique Cardoso)

    Depuis 1992 j'ai séjourné 43 fois au Brésil, dans 16 de ses 26 États, comme professeur invité ou comme consultant. Si j'évoque les années de FHC auxquelles je pourrais ajouter celles de Lula et de Delma, c'est que le Brésil de Bolsonaro s'en éloigne de semaines en semaines. En 1992 et 93, nous n'échangions (plus ou moins clandestinement) 20$US tous les jours étant donné un taux d'inflation inimaginable en Occident. En 1994, FHC comme ministre des Finances, qui n'a eu comme égal nul autre que Valéry Giscard-d'Estaing, au destin similaire, entreprit une réforme monétaire qui permet encore aujourd'hui au pays de connaître des taux d'inflation de type occidental.

    Mais, hey oui, il y a un mais; les germes favorables à un retour au conservatisme des «années de plomb» (régime militaire de 1964 à 1985) étaient bien présents. Partout on voyait surgir, parfois dans des centres commerciaux, ces «Assemblea de Deus» sous l'instigation du mouvement évangéliste dont les prédicateurs n'ont rien à envier à leurs homologues de la «Bible Belt». Ces trente dernières années l'Église catholique a vu 25% de ses fidèles joindre les rangs de ceux qui ne cachent pas leur hâle de l'avènement du Jugement dernier. Au diable (sic) l'environnement! si ce peut conduire au plus vite au paradis à la droite de Dieu le Père! Alors, on appuie aveuglement Boslonaro comme, au sud du 45è parallèle, on appuie Trump pour des raisons similaires. Et ce, d'autant plus, que les politiciens au Nord comme au Sud, ne sont pas, hélas beaucoup s'en faudrait, sans reproche.