Au Brésil, un an de Bolsonaro, «50 ans de recul»

«Bolsonaro pouvait compter sur 60% de satisfaction au sein de la population en janvier 2019. À la fin de cette année, cet appui a fondu de moitié et s’établit à 30 %», selon Guilherme Boulos, une étoile montante de la gauche brésilienne, félicité ici par une partisane.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Bolsonaro pouvait compter sur 60% de satisfaction au sein de la population en janvier 2019. À la fin de cette année, cet appui a fondu de moitié et s’établit à 30 %», selon Guilherme Boulos, une étoile montante de la gauche brésilienne, félicité ici par une partisane.

Un an après l’arrivée au pouvoir du populiste Jair Bolsonaro, la résistance s’organise dans un Brésil qui, à gauche comme au centre, compte désormais ses pertes en matière de droits et de libertés. Guilherme Boulos est une des figures ascendantes de cette nouvelle opposition. Le Devoir l’a rencontré la semaine dernière à São Paulo, mégalopole brésilienne.
 

« Regarde ! »

Le ton est direct, précis, quasi professoral.

« La communauté internationale doit aider les Brésiliens à conserver leur démocratie. »

Depuis quelques minutes dans un café de São Paulo, bouteille d’eau gazeuse à la main, Guilherme Boulos, étoile montante de la gauche brésilienne, explique, dissèque et décrypte un pays qui vient de vivre une première année sous la présidence autoritaire de Jair Bolsonaro. Le populiste a pris le pouvoir le 1er janvier dernier.

« Les leaders du monde démocratique doivent se préoccuper de la souffrance des Brésiliens, des crimes contre les indigènes, contre l’environnement, contre les libertés individuelles. Ils doivent exercer une pression constante sur ce gouvernement, y compris par des sanctions économiques. Il n’est pas acceptable aujourd’hui qu’un État dans le monde qui défend la démocratie fasse des affaires avec le Brésil. »

En cette fin d’année, quand Boulos — comme on l’appelle simplement ici — regarde en arrière, c’est le mot « tragédie » qui lui vient spontanément à l’esprit. « Le Brésil est entré dans un moment difficile de son histoire. Nous venons de vivre une année de recul. En matière de droits sociaux, de droits constitutionnels, d’accès universel à l’éducation et aux soins de santé. Ce gouvernement est celui de la dévastation. Il détruit les avancées sociales. Il détruit la vie des gens. Il détruit nos forêts. Ce qui se passe en Amazonie n’est pas un accident. C’est le résultat de politiques délibérées visant à accélérer la déforestation [par des incendies criminels qui restent impunis] au nom du développement de l’agriculture et de l’extraction de minerais. C’est un crime. »

Et il ajoute : « Le gouvernement Bolsonaro vient de permettre l’utilisation de 300 nouveaux pesticides extrêmement toxiques interdits jusqu’à maintenant. C’est ça, le Brésil d’aujourd’hui. »

Une opposition à risque

La fin de la trentaine, la barbe parfaitement taillée, la voix grave, Boulos parle sans détour et sans peur dans un pays où la menace plane désormais sur l’opposition, et particulièrement sur les détracteurs les plus audibles de Bolsonaro, dont il fait partie. « J’ai deux gardes du corps, admet-il. Chaque jour, je reçois des menaces de mort. Le climat actuel est un climat de rage que le président stimule lui-même par ses déclarations incendiaires. Être dans l’opposition aujourd’hui impose de se mettre à risque. »

Mais l’ex-candidat à la présidence pour le compte du Parti socialisme et liberté (PSOL) lors des élections de 2018 — il n’avait alors récolté qu’un minuscule 0,58 % des voix — n’est pas à la veille de se taire, lui qui, chaque semaine, poursuit son ascension, soutenue par un balado vidéo à la popularité grandissante ici au Brésil, intitulé Café com Boulos, dont il est la vedette. Le titre fait un clin d’oeil au traditionnel café com bolos (café avec gâteau), composante essentielle du quotidien des Brésiliens.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Récemment, il y a dénoncé l’assassinat de quatre indigènes de la communauté Guajajara dans l’État de Maranhão, cibles désormais faciles et malheureusement ordinaires des spéculateurs terriens qui cherchent à mettre la main sur leurs terres ancestrales. Et n’ont désormais plus de scrupules à le faire avec violence. Par ce canal, il s’est porté également à la défense du philosophe Paulo Freire, promoteur d’une éducation critique pour libérer les indigènes des chaînes paternalistes du colonialisme, et dont la mémoire est régulièrement traînée dans la boue par Bolsonaro.

« Il faut investir ces espaces de communication pour ne pas les laisser uniquement dans les mains de cette droite radicale et violente, dit-il. Ce balado, c’est une façon d’entrer en conversation avec le Brésil, de lui montrer qu’une autre perspective peut exister. » Et la mécanique commence à porter ses fruits.

La voix des exclus

« Tout le monde aime Boulos aujourd’hui et plusieurs le voient déjà comme le prochain Lula [l’ex-président brésilien envoyé en prison sous des accusations de corruption par Bolsonaro] », résume Anna-Carolina, début de la trentaine, qui travaille dans le monde du documentaire. Son influence est très grande au sein des mouvements sociaux dont il est issu, mais elle tend à s’étendre au-delà. »

Dans le café où l’on discute, une femme passe près de la table, le reconnaît et vient l’embrasser chaleureusement. Elle dit travailler dans le monde de l’éducation, le félicite pour son combat et l’assure de son soutien. Tout ça se passe très vite. En portugais.

 
Photo: Evaristo Sa Agence France-Presse Selon Guilherme Boulos, le reste du monde se doit d’«exercer une pression constante» sur le gouvernement de Jair Bolsonaro (notre photo).

« Chaque jour, quand je rentre dans mon appartement, je remercie Dieu et Guilherme Boulos, laisse tomber en souriant Alenilza Silva dans son petit logement du complexe immobilier João Candido de la ville de Taboão da Serra, en banlieue de São Paulo, un projet de résidence communautaire à faible coût mis au monde par le Mouvement des travailleurs sans toits (MTST) dont Boulos est devenu au fil des ans une des figures emblématiques. Il n’a pas peur de se porter à la défense des exclus, des oubliés de la société, de mettre son visage en avant pour encaisser les coups. »

« Il manque un peu de maturité politique, mais il est sur le bon chemin », estime pour sa part le prêtre catholique Edilberto Senna, rencontré dans sa maison de Satarèm, dans le nord de l’Amazonie, où il vient en aide, par la formation à la résistance, aux communautés indigènes oppressées par les grileiros, ces usurpateurs qui pratiquent l’appropriation illégale des terres dans ce coin de pays pour mieux les vendre ensuite à l’agroalimentaire. « Dans une dizaine d’années, il pourrait prendre le pouvoir et faire entrer le Brésil dans un nouveau cycle politique. »

Des municipales référendaires

Pour le moment, Guilherme Boulos ne cherche pas à regarder aussi loin, préférant plutôt se concentrer sur l’instant présent et les élections municipales de 2020 qui, pour lui, doivent devenir un référendum sur l’action politique et les dérives autoritaires de l’actuel gouvernement « dans lequel il y a plus de militaires que lors de la dictature », dit-il. « Ces élections vont être très importantes pour démontrer qu’il existe une autre voie, celle de la rue et de la mobilisation sociale. Dans les grandes villes du pays, dans les municipalités rurales, il faut rejeter massivement l’autoritarisme de Bolsonaro, sa vision étriquée, polarisante et violente du monde. L’ex-président brésilien Juscelino Kubitscheck [en poste dans les années 1950] a eu pour projet de faire avancer le Brésil de 50 ans en avant en 5 ans. Bolsonaro, lui, vient de le faire reculer de 50 ans, en une seule année », et les Brésiliens commencent désormais à s’en rendre compte.

« Bolsonaro pouvait compter sur 60 % de satisfaction au sein de la population en janvier 2019, dit Boulos. À la fin de cette année, cet appui a fondu de moitié et s’établit à 30 %. C’est la plus grande chute lors d’une première année de pouvoir dans l’histoire du Brésil. » À l’inverse, « si au début de l’année, la peur était le sentiment principal au Brésil, aujourd’hui, c’est l’indignation qui domine face à un président qui nous fait de plus en plus honte », ajoute le politicien, militant et professeur de sciences sociales à l’Université de São Paulo.

« Regarde. Notre plus grand défi maintenant, c’est de faire muter cette indignation en mobilisation sociale. C’est ce qui nous attend en 2020. Nous devons opposer une résistance démocratique forte à Bolsonaro pour prévenir l’aboutissement de ses volontés politiques. Et nous espérons que cela va prendre la voie du débat et du dialogue, plutôt que celle de la confrontation et de violence dont il cherche depuis le début à tirer parti. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.