La multiplication des murs au Salvador

Une grande salle attend les déportés qui débarquent, jouxtée de cubicules où chacun est soumis à une brève entrevue qui se résume, nous dira l’un d’entre eux, à des questions générales — date de naissance, domicile, etc.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une grande salle attend les déportés qui débarquent, jouxtée de cubicules où chacun est soumis à une brève entrevue qui se résume, nous dira l’un d’entre eux, à des questions générales — date de naissance, domicile, etc.

Nos deux journalistes ont parcouru en septembre le bien nommé « couloir de la sécheresse » en Amérique centrale, du Guatemala au Honduras en passant par le Salvador. Parce qu’aux causes entendues et entremêlées de la migration centraméricaine vers le nord — violence, chômage, corruption — s’en greffe une autre, de plus en plus déterminante : la crise climatique. 20 septembre 2019: le Salvador.
 

Il est arrivé ce jour-là plus de 400 personnes, expulsées des États-Unis et du Mexique, par avion et par autocars. Rien d’exceptionnel. C’est l’usine et de cette usine, une jeune femme de 18 ans nommée Briana, émue, en pleurs, au bras de sa mère Lorena venue la chercher, est sortie par la grande porte métallique bleue du Centro de Atención Integral para Migrantes (CAIM).

Dans la rue, comme d’habitude, étaient installés des petits vendeurs et des chauffeurs de taxi qui cherchaient le client. Ce qu’il est universel, ce regard voilé sur le malheur des autres.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le marché de San Salvador

Quoique s’il est voilé, en l’occurrence, c’est aussi qu’il est partagé.

L’édifice du CAIM est le point de chute gouvernemental des déportés salvadoriens, que les autorités appellent trop pudiquement au goût de certains les retornados, comme s’il fallait en comprendre que leur retour était volontaire. Il ne l’est pas du tout. Le CAIM est son nom officiel, mais il est mieux connu comme La Chacra  (la ferme), ce qui n’est pas sans à-propos. Ouvert six jours sur sept, il est situé dans un quartier peu sûr de San Salvador, à proximité d’un secteur contrôlé par les infâmes maras, ces tout-puissants gangs criminels.

Briana n’a pas eu de chance, elle a été arrêtée tout de suite après avoir traversé la frontière américaine, quelques semaines auparavant. Elle s’en allait au Maryland, où elle comptait travailler dans la restauration. La région de Washington est le coeur battant de la diaspora salvadorienne.

Briana est l’aînée de trois soeurs. Elles sont de San Miguel, dans l’est du pays. Elle partait pour « aider sa famille ». Elle dit avoir été bien traitée dans le centre de détention américain. Et elle n’a aucune envie de repartir, même si les « contrats » avec les passeurs prévoient normalement que le migrant a droit à trois tentatives. Elle n’en dira pas beaucoup plus. Pourquoi irait-elle s’épancher devant un journaliste ?

L’Amérique centrale en général et le Salvador en particulier sont un monde de violences ramifiées et banalisées — criminelles, politiques, sociales, psychologiques, machistes… — dont on ne peut sûrement pas saisir l’ampleur sans en faire partie. Briana avait ce jour-là enfoui son histoire au fond de sa peine.

Retour au Salvador

Nous sommes retournés le lendemain matin à La Chacra avec, cette fois-ci, la permission officielle d’y entrer, accordée par le ministère de l’Immigration. Il règne à l’intérieur de cet édifice rénové il y a une dizaine d’années, en partie grâce d’ailleurs à des fonds canadiens, une ambiance aseptisée et indulgente. Comme dans un hôpital.

Une grande salle attend les déportés qui débarquent, jouxtée de cubicules où chacun est soumis à une brève entrevue qui se résume, nous dira l’un d’entre eux, à des questions générales — date de naissance, domicile, etc.

« On n’est pas ici pour les traiter en criminels, assure Sandra Flores, cheffe du centre de réception et psychologue de formation. Émigrer est un droit fondamental », ajoute-t-elle avec une douceur détonante, comme si elle était au service d’un État pour lequel l’empathie et le respect des droits de la personne allaient de soi. On nous montre ce qu’on veut bien nous montrer. De cet État, Sandra est le très gentil visage humain.

Plus loin, chacun reçoit un petit sac en plastique contenant des produits de base, comme du savon et des biscuits. Il y a des chaussures et des vêtements pour ceux qui sont le plus mal pris. Et une infirmerie.

« Ils sont tristes, fatigués, frustrés, démunis, dit la psy-fonctionnaire. Leur famille comptait sur eux, ils rentrent avec un sentiment d’échec. Et endettés jusqu’aux oreilles. »

Le flux est quotidien, mais il y a peu de monde en ce vendredi matin. Le mauvais temps dans le sud des États-Unis en cette saison des ouragans a forcé l’annulation de deux vols qui devaient ramener plus de 250 expulsés.

Le flux est quotidien et le cercle est vicieux. Henry Ariel Vasquez, jeune homme de 23 ans, n’exclut pas, lui, de retenter sa chance. Il a été intercepté à Oaxaca, dans le sud du Mexique. Laisse entendre les yeux baissés qu’il a subi des mauvais traitements en prison. Que s’il a voulu aller aux États-Unis, c’est pour cause de problèmes avec la delincuencia, terme générique recouvrant les bandes armées qui vous enrôlent de gré ou de force.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Henry Ariel Vasquez, 23 ans

Avant qu’ils quittent cette espèce d’oasis et qu’ils soient recrachés à la rue, on leur donne 3 $ s’ils habitent la région de la capitale, 6 $ s’ils sont de l’extérieur.

Obstacles plus nombreux

« Il y a le traumatisme du retour du premier jour. Mais le pire, c’est le jour d’après. » Propos de César Ríos, directeur de l’ONG de premier plan INSAMI, l’Institut salvadorien du migrant. À quoi sont-ils renvoyés ? Au chômage chronique, à l’insécurité sous toutes ses formes. De cela, dit-il, le gouvernement se lave les mains.

« Il n’y a pas ici de sécurité juridique, fiscale, environnementale ; il n’y a pas de sécurité en emploi, en santé. Face à la crise climatique, l’État ne prend tout simplement pas la mesure des enjeux. Tels sont les problèmes structurels qui provoquent la migration. Réduire [la question de] la sécurité aux seuls maras est absurde. »

« Pensez-y : un émigré aux États-Unis préférera payer un “coyote” 10 000 $ pour faire venir un parent plutôt que de donner à ce parent cet argent pour qu’il l’investisse au Salvador. C’est dire à quel point la confiance en l’avenir du pays est faible. »

Ces accords de tiers pays sûr sont absurdes puisqu’il est évident que nous ne sommes pas en mesure d’assumer nos responsabilités.

 

Nous rencontrions M. Ríos en entrevue alors que, la veille, les gouvernements du Salvador et des États-Unis venaient de signer un accord de « tiers pays sûr », par lequel les réfugiés qui arrivent aux États-Unis seront forcés de rentrer chez eux pour faire une demande d’asile. Le Guatemala avait fait de même juillet, le Honduras emboîterait le pas la semaine suivante, au grand bonheur de M. Trump, qui se trouve, dit M. Ríos, à « multiplier les murs ».

« Son plan de fermer la frontière, dit-il, s’appuie sur des alliances avec des pays qui sont faibles et qui sont historiquement soumis aux États-Unis. » Or, « il est tragique que de tels accords soient signés puisqu’il est évident que nous ne sommes pas en mesure d’assumer nos responsabilités. »

Dans l’immédiat, les politiques d’expulsion appliquées par Washington exposent les gouvernements du triangle du nord à des problèmes de revenus, car les sommes renvoyées par les immigrants dans leur pays (appelées remesas) représentent jusqu’au cinquième de leur PIB. « La Banque interaméricaine de développement prévoit que va se produire un processus de croissance négative des remesas. C’est logique. À partir du moment où les routes sont de plus en plus bloquées, ces remesas vont se tarir. » Ainsi va le cercle vicieux.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir. La suite mardi, au Honduras.

Suggestions de lecture

Les romans d’Horacio Castellanos Moya, publiés en français aux Allusifs et aux éditions Métailié. La guerre civile (1979-1992) et ses retombées imprègnent l’oeuvre de cet écrivain aujourd’hui installé aux États-Unis. « La classe politique actuelle demeure largement issue de la guerre, dit César Ríos, directeur de l’INSAMI. Une grande partie des politiciens vivent, pensent et agissent encore en fonction de cette époque. »

État de corruption

Au Salvador, l’ex-président Francisco Flores (1999-2004), père de la dollarisation de l’économie, a été accusé en 2014 d’avoir empoché 15 millions de dollars américains donnés par Taïwan à l’intention des sinistrés du séisme de 2001. Il est décédé en 2016 sans avoir subi son procès. Après lui, Antonio Saca (2004-2009), autre président issu du parti de droite ARENA, a été condamné en 2018 à dix ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent. Son successeur Mauricio Funes (2009-2014), premier président élu sous la bannière du FMLN (l’ancienne guérilla), a lui aussi été reconnu coupable de blanchiment d’argent et vit aujourd’hui en exil au Nicaragua. Une culture de corruption ancienne à laquelle le jeune et dynamique nouveau président Nayib Bukele, ancien maire de San Salvador et dissident du FMLN, a évidemment juré de livrer une lutte de tous les instants.