Un pied au Salvador, un pied aux États-Unis

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Candelaria de la Frontera fait partie d’une organisation trinationale qui se voue à la mise en place de politiques intégrées de développement durable.

Nos deux journalistes ont parcouru en septembre le « couloir de la sécheresse » en Amérique centrale, du Guatemala au Honduras en passant par le Salvador. Parce qu’aux causes entremêlées de la migration centraméricaine vers le nord — violence, chômage, corruption — s’en greffe une autre, de plus en plus déterminante : la crise climatique, frappant de plein fouet le monde rural. 21 septembre 2019 : le Salvador.

Un quintal fait cent livres et il faut au bas mot un quintal de maïs par mois pour nourrir de deux à cinq personnes. Le calcul est simple : la récolte terminée en novembre, il faut au moins huit quintales pour avoir à manger et traverser la saison sèche. À regarder le lopin de terre de José Luis Marín, il saute aux yeux que sa femme et lui vont crever de faim.

Pauvreté extrême n’est pas un mot trop fort pour décrire leur dénuement. Extrême, mais pas loin d’être banalisée dans un pays où presque la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

 

José Luis a 69 ans, Roselina en a 67. Ils habitent depuis cinq ans, un peu plus bas dans la montagne, une bicoque d’une pièce. Leurs plants de maïs sont attaqués par des insectes parce que la sécheresse, par-dessus le marché, favorise leur prolifération.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le «Gusano cogollero» infecte le maïs en période de sécheresse.

Ils vivent de rien. Ils ne bénéficient d’aucun soutien de l’État. Ils ne touchent pas de pensions de vieillesse puisque l’agriculture de subsistance relève de l’économie informelle, alors que la majorité de la population rurale en dépend pour sa survie.

Il fut un temps, jusqu’au début des années 1990, où il existait un système gouvernemental de soutien aux petits agriculteurs, suivant lequel l’État leur garantissait un prix minimum pour leurs grains, si d’aventure ils avaient de petits surplus à vendre au marché. Le système a été abrogé après la fin de la guerre civile (1979-1992, 75 000 morts), emporté par un vent de privatisation massive des services publics. D’une économie nationale fondée sur l’agriculture, le Salvador est passé à une économie financière et d’importation. La dollarisation entrée en vigueur en 2001 a enfoncé le clou.

On en refera souvent, des cours d’économie familiale comme celui-là, pendant nos pérégrinations.

José Luis est un petit homme discret. Trop isolé pour pouvoir changer quoi que ce soit à son sort. Il en profite pour arracher de mauvaises herbes sur son lopin de terre pendant que les autres discutent.

Trois fils en Virginie

En comparaison, Hector Antonio Chacón est un richard. Le gaillard de 48 ans ne se fait pas prier pour dire, avec tant d’autres, que « les grands mangent les petits », que « tout le monde veut s’en aller » et que « l’agriculture est mourante ». Assise pas loin, sa très jasante épouse, Sandra Irma, qui n’est pas en reste, lâche un sonore « ce pays ne sert à rien ! ».

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La famille de Hector Antonio Chacón dépend des «remesas» de 800 $US envoyés chaque mois depuis la Virginie par les trois fils. Sur cette photo, sa femme, Sandra Irma Marroquin, prépare le sorgo pour nourrir les poules.

Sauf qu’eux ont trois fils en situation irrégulière qui travaillent dans des restaurants en Virginie. Les deux plus vieux, de 29 et 25 ans, y sont depuis des années. Le troisième, qui a 21 ans, vient de faire la traversée. Craignent-il qu’ils se fassent arrêter et expulser ? « Ce sont de bons garçons qui ne sortent pas le soir et qui vont travailler à bicyclette. »

Avec le résultat que Hector et sa famille vivent de remesas (sommes d’argent envoyées au pays par les travailleurs exilés) de 800 dollars américains par mois. Dans la pyramide de la pauvreté, ils appartiennent à la caste supérieure.

Une partie de cette somme s’en va au remboursement des passeurs, bien entendu, mais ça reste quand même bien davantage que les 3000 $ qu’Hector pourrait tirer d’une improbable bonne récolte annuelle ; ou des 75 $ par semaine qu’il toucherait à aller travailler en zone franche à Santa Ana à l’usine de Fruit of the Loom. Il n’existe pas davantage pour lui d’attrait économique à déménager dans cette capitale tapissée de marques américaines qu’est San Salvador, capitale du reste hautement criminalisée, pour travailler dans le commerce au salaire minimum (242 $ par mois).

« On ne fait pas d’argent ici, on le dépense », nous dira Ruben Ernesto Ramos, qui a passé 22 ans aux États-Unis, en Californie puis en Ohio. Exception qui confirme la règle, il est rentré le printemps dernier, « por amor » et manifestement en moyens. Il a 42 ans, il voulait se marier. Il a trouvé Karen, 26 ans, sur Internet.

Le quinzième département

L’écrivain et journaliste Miguel Huezo Mixco a publié il y a dix ans un essai intitulé Un pie aquí y otro allá. Los migrantes y la crisis de la identidad salvadoreña.

« Un pied ici et un autre là-bas » ; c’est Ruben qui se mourait de pratiquer son anglais avec nous. C’est le quartier d’Altavista, en périphérie de la capitale, d’où venaient Oscar Alberto Martinez et sa fille Valeria, morts noyés en tentant de traverser le Rio Grande en juin dernier. La photo a fait le tour du monde. Des journalistes de l’Associated Press sont entrés dans ce quartier de 130 000 personnes, gangrené par les maras, ces gangs criminels. Le curé leur a dit avoir perdu, depuis 2015, le tiers de ses ouailles au sauve-qui-peut vers le Nord.

Environ le quart des Salvadoriens (2 millions de personnes) vivent aux États-Unis — légalement et illégalement. Comme le Salvador est administrativement divisé en 14 départements, les États-Unis ont naturellement fini par être surnommés « el departamento 15 ».

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Candelaria de la Frontera, au Salvador, des adolescents jouent au basketball.

Il y a indubitablement crise d’identité : ce sont les familles séparées, la jeunesse qui déserte et le problème grave de désertion scolaire que cela induit. Ce sont toutes les blessures infligées au tissu social par ces dislocations, par-dessus la violence des maras et la violente indifférence de l’État.

« Le triangle du nord, c’est le triangle de la mort ! », vocifère le jésuite militant Mauro Verzeletti, directeur du Centre pastoral d’accueil Scalabrini, une mission qui vient en aide aux migrants à San Salvador. « Les politiques de développement ultralibéral de nos gouvernements engraissent les criminels et chassent les gens de leurs terres ! » Sa maison du migrant a l’air d’un bunker. À la fin de l’entrevue, il nous montre, de l’autre côté de la rue, un atelier de débosselage qui retape des voitures accidentées rapportées des États-Unis. L’allégorie ne lui déplaît pas.

Les transferts de fonds

Mais aussi, ceux qui sont ici et ceux qui sont là-bas, fait valoir Miguel Huezo, forment en quelque sorte une société supranationale, où ceux qui sont partis restent liés aux leurs économiquement et, plus que jamais maintenant, par la magie de la révolution numérique, à portée de connexion WhatsApp.

Entièrement dépendante des remesas, la petite ville d’Intipuca (à peine 10 000 habitants), dans l’extrême est du pays, en est un exemple extrême. La moitié des gens qui en sont originaires vivent aux États-Unis. Une statue de son « premier » migrant, Sigfrido Chávez, qui aurait émigré, selon l’histoire, sur l’insistance de sa mère dans les années 1960, trône sur la place centrale.

Tout juste élu à la présidence sur promesse d’en finir avec les gangs et la corruption, Nayib Bukele oppose à la dépendance aux remesas venus des States (quelque 17 % du PIB) le plan Cuscatlán, ambitieux projet de développement des infrastructures que le nouveau président s’engage à réaliser dans le respect de l’environnement.

Allez-y voir : Bukele rêve d’exploiter l’est du pays — avec zone hôtelière, aéroport et connexion ferroviaire — et de l’arrimer au « canal sec » que le Honduras a construit sous la forme d’une autoroute de 400 km reliant l’Atlantique au Pacifique. Or, s’alarment les écologistes, l’est du pays est en plein « couloir de la sécheresse », là où l’accès à l’eau — et à l’eau potable — pose déjà d’immenses défis en milieu rural comme en milieu urbain. Cherchez l’erreur.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir. Suite et fin mardi, au Honduras.

La Marine Le Pen de la Frontera

Sur un mur du bureau de Janet Rivera, mairesse de Candelaria de la Frontera (25 000 habitants), est accroché un portrait au fusain de feu Roberto d’Aubuisson, fondateur en 1981 du parti d’extrême droite ARENA (Alliance républicaine nationaliste) et leader notoire des escadrons de la mort qui ont terrorisé la population pendant la guerre civile. « L’histoire lui a fait une bien mauvaise réputation, déplore Mme Rivera, qui l’a connu personnellement. C’était un humaniste. »

Nous en restons cois. La commission sur la vérité de l’ONU, dont le rapport a été publié en 1993, a établi que d’Aubuisson avait ordonné l’assassinat de l’archevêque Oscar Romero, en 1980, et que les escadrons de la mort et l’armée étaient responsables de 85 % des meurtres commis pendant la guerre civile.

Cela dit, l’ARENA se réclame aujourd’hui d’une droite plus centriste, heureusement. Et Mme Rivera, avec sa tête de Marine Le Pen salvadorienne, projette l’image — et la cultive avec ambition — d’un dynamisme citoyen exemplaire, nonobstant son adoration pour le major d’Aubuisson. Reforestation, accès à l’eau potable, recyclage des déchets, alphabétisation, lutte contre la pauvreté… « Mais nos budgets sont insuffisants », dit-elle. Elle fait donc flèche de tout bois auprès du privé et des organisations internationales. Au point d’entretenir l’idée controversée de créer dans la région une zone franche. Ce qui l’est moins, en revanche, est la participation de Candelaria à une prometteuse organisation trinationale qui se voue à la mise en place de politiques intégrées de développement durable. Soutenue par l’Union européenne, elle regroupe 25 municipalités frontalières du Salvador, du Guatemala et du Honduras. Entendu pour tous ces acteurs locaux que le « triangle du nord » ne pourra pas garder la tête hors de l’eau sans un effort majeur de collaboration régionale.