Andrónico Rodríguez, le successeur naturel d’Evo Morales

Andrónico Rodríguez, aux côtés d'Evo Morales (à gauche)
Photo: Facebook Andrónico Rodríguez, aux côtés d'Evo Morales (à gauche)

Monica, la jeune vingtaine, est arrivée très tôt samedi matin au grand rassemblement du Movimiento al Socialismo (MAS) à Cochabamba, dans le centre de la Bolivie. Wiphala en main, ce drapeau symbole des peuples indigènes des Andes, elle a écouté avec attention les appels à l’unité et à la mobilisation, mais attendait surtout l’arrivée au micro du jeune homme en t-shirt blanc sur les photos : Andrónico Rodríguez, jeune producteur de coca dans la région du Chapare, au centre du pays.

« C’est lui qui va être le prochain président, a-t-elle assuré avec un sourire gêné. Il est humble. Il se préoccupe des gens simples et sait comment leur parler. »

Dans le colisée José Castro Méndez, plein à craquer de partisans du MAS venus de toutes les régions de la Bolivie pour préparer l’offensive politique après la chute d’Evo Morales, premier président indigène bolivien, renversé il a deux semaines par un coup de force politique de l’opposition, Monica n’était visiblement pas la seule à le penser.

Une acclamation nourrie dans une mer de drapeaux a accompagné l’arrivée à la tribune du jeune politicien pour qui Evo Morales n’a, depuis des années, que de bons mots. « Ça m’a dépassé un peu, explique Andrónico Rodríguez, rencontré le lendemain dans le hall d’un hôtel de la ville andine. Je suis venu ici sans anticiper une telle réaction. J’ai un rapport très simple et très honnête avec les gens et c’est peut-être ce qui génère tout ça. »

Dans la nouvelle course à la présidence en Bolivie, après l’annulation du dernier scrutin suspecté de fraudes, Andrónico Rodríguez, vice-président des Six fédérations syndicales paysannes des producteurs de coca du Chapare (organisme présidé par Evo Morales), part avec une petite longueur d’avance, lui qui a souvent été présenté comme le successeur naturel du président déchu.

 
Pas de succession « héréditaire »
 

Samedi, un sondage de la firme bolivienne Mercados y Muestra pour le compte du journal Página Siete le plaçait en tête des candidats du MAS les plus appréciés des Boliviens pour remplacer Evo Morales, à 17 %. Devant la jeune sénatrice massiste Adriana Salvatierra (9 %) et l’ancien ministre de l’Économie Luis Arce Catacora (7 %), que l’on présente ici comme le responsable du miracle économique bolivien des années Morales.

 
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Lors du grand rassemblement du Movimiento al Socialismo (MAS) à Cochabamba, dans le centre de la Bolivie, beaucoup de gens attendaient l’arrivée d’Andrónico Rodríguez, jeune producteur de coca.

Mais quand on demande malicieusement à Andrónico Rodríguez si, en lui parlant, on est en train de s’adresser au prochain président bolivien, le principal intéressé esquive la question. « Il n’y a pas de succession héréditaire au sein du MAS », explique le jeune homme qui, pour se rendre jusqu’à notre lieu de rencontre, a dû franchir, en sortant de l’ascenseur, un nuage de jeunes filles espérant prendre un égoportrait avec lui. « Le MAS repose sur une structure syndicale. Ceux qui décident, ce sont les organisations de la base. Ce sont elles qui vont choisir les candidats, de manière organique », et le faire partout au pays, dans les prochaines semaines et jusqu’au début de la nouvelle année.


Issue du choix  incertaine
 

Pour le sociologue spécialiste des mouvements populaires en Bolivie, Fernando Mayorga, l’issue du choix en marche est toujours incertaine. Mais il reconnaît que le personnage, qui vient tout juste d’avoir 30 ans, l’âge minimal pour aspirer au poste de président en Bolivie, ne manque pas de charisme et de solidité pour poursuivre une ascension commencée très jeune dans le mouvement des syndicats de paysans du centre du pays. « Pour qu’un jeune de son âge arrive à la tête des Six fédérations des producteurs de coca du Chapare, cela prend de très grandes capacités de leadership, de direction et de conciliation », dit-il.

Samedi, dans la touffeur du colisée de Cochabamba, sous des cris d’appui soutenus, le jeune universitaire formé en science politique à l’université publique de Cochabamba, en a fait la démonstration avec un discours appelant à « l’unité et à la mobilisation » pour résister à la « dictature fasciste » qui s’est installée par la force en Bolivie, selon lui. « Evo est là avec nous, a-t-il lancé à la foule. Nous sommes tous avec Evo », la figure historique du MAS, désormais en exil, qui, insiste le MAS, s’est fait voler sa dernière victoire électorale par « les mouvements civiques de la droite radicale ».

« L’idée de la fraude électorale a été installée dans les esprits avant même le début du vote, analyse Fernando Mayorga. La chute d’Evo Morales s’est inscrite dans un plan particulièrement bien orchestré par cette opposition, avec la complicité de l’Organisation des États américains, des États-Unis, du Brésil… qui nous ont rapprochés dangereusement de la guerre civile. »

En novembre dernier, un rapport indépendant du Center for Economic and Policy Research de Washington a confirmé en effet « qu’aucune irrégularité ou fraude n’a été détectée » après analyse des derniers résultats électoraux, reconnaissant ainsi la victoire au premier tour à Evo Morales. Mais en Bolivie, le sentiment de fraude reste encore, en dehors des milieux politiques pro-Morales, une certitude exposée comme un traumatisme.

Dans les circonstances, Andrónico Rodríguez sait que le chemin qui lui reste à parcourir va être aussi sinueux et dangereux que ceux qui mènent à certains endroits sur les hauts plateaux de la Bolivie. Et pas seulement en raison des menaces de mort et de l’intimidation dont il se dit victime. Dimanche, un groupe de motoqueiros, des jeunes radicaux circulant en meute et en moto dans les rues de Cochabamba, lui a envoyé un message audio pour lui dire qu’ils espéraient le croiser dans la rue, car ils avaient « un cadeau pour lui ». En provenance de ces groupes d’inspiration paramilitaire, vertement opposés au MAS depuis le début des hostilités, et dans un pays au calme toujours précaire, le sous-entendu est facile à saisir.


La classe moyenne
 

« Le défi est très grand, admet Rodríguez en entrevue. Nous devons nous rapprocher de la classe moyenne que les années Morales ont fait émerger et qui désormais semble avoir oublié son origine. Et puis, il y a les jeunes, qui depuis trop longtemps ont été relégués au second plan. Même Evo Morales, à quelques occasions, n’a pas pris assez en compte les aspirations de cette jeunesse. Il a reconnu tardivement que l’énergie et la force étaient là », manquant ainsi sa sortie et la chance de former une relève que la tragédie politique des derniers jours fait désormais apparaître.

Dans son bureau de l’assemblée départementale de Cochabamba où elle siège, la jeune politicienne Lineth Villarroel Panozo, membre du parti de la présidente autoproclamée de la Bolivie, Jeanine Áñez, est capable de reconnaître la valeur de la candidature d’Andrónico Rodríguez à la tête du MAS, mais estime aussi qu’il va avoir une « responsabilité importante » face à sa génération.

« Il doit reconstruire un parti que les décisions passées d’Evo Morales ont détruit, dit-elle. Il va avoir le choix de suivre la même ligne désastreuse ou de rénover réellement le leadership du mouvement pour le faire entrer dans la modernité. »

En Bolivie, le MAS peut compter sur l’appui de 35 à 40 % de la population, principalement des populations indigènes des hauts plateaux, à qui Evo Morales a donné une voix et une reconnaissance politique. Il a toutefois perdu l’appui des populations indigènes des plaines, qui trouvaient ses politiques pas assez inclusives et son style de gestion un peu trop autoritaire.

« La force du MAS, c’est depuis toujours l’unité des mouvements sociaux, dit Andrónico Rodríguez. Et c’est encore cette unité qui va être ce rempart face au fascisme. »

Devant Monica, et les 10 000 partisans du MAS rassemblés à Cochabamba, le jeune politicien a appelé la jeunesse à réagir face à la crise politique en cours, mais a aussi admis que des fissures étaient apparues au sein du mouvement, en soulignant même que des personnes présentes à la tribune ne méritaient pas d’être là, en raison de « trahisons passées ».

Des accusations que le politicien va devoir justifier, sans doute, lors de ses rencontres avec les organisations syndicales qui, dans toutes les villes du pays, l’ont invité à s’adresser à leurs membres. « On m’a donné le mandat de renforcer l’unité des Six fédérations de producteurs dans tous les départements, dit-il. Dans ces départements, les gens vont aussi discuter du choix du prochain binôme présidentiel [président et vice-président]. Plusieurs noms circulent, dont le mien », reconnaît-il, sans vraiment s’enorgueillir de la chose.


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

En contact permanent avec Evo Morales

À Cuba, où il se trouve actuellement pour des examens médicaux, Evo Morales n’exprime pas de frustration face au destin qui vient de le frapper. « Mais on sent qu’il est anxieux, perturbé », dit Andrónico Rodríguez, qui lui a parlé samedi dernier au téléphone. « Evo était habitué à un rythme de travail très intense. Pour lui, c’est un changement radical. Ça l’affecte et ça le préoccupe. »

Samedi, l’assemblée du MAS a nommé l’ancien président chef de la prochaine campagne électorale, sans garantie toutefois qu’il puisse revenir au pays sans entrave pour exercer cette fonction symbolique. L’opposition souhaite en effet le poursuivre pour fraude électorale. Les parlementaires, à majorité massiste, ont toutefois adopté une loi pour garantir une certaine impunité aux élus et aux politiciens et permettre leur participation à une campagne électorale, dans un climat serein, sans menace de poursuites. La présidence intérimaire doit encore la promulguer.

« Il veut revenir. Et il va revenir, soutient Andrónico Rodríguez, d’abord en Argentine pour se rapprocher du pays. » Avant Cuba, Morales avait trouvé refuge au Mexique. « Mais nous pensons que ce n’est pas le moment. Il faut encore évaluer si les conditions sont là pour permettre un retour dans un climat calme et sécuritaire. Actuellement, il y a encore trop de menaces, d’agressions, de tensions. Nous sommes encore trop préoccupés pour sa sécurité et pour sa santé. »