«Le Devoir» en Bolivie: Santa Cruz à l’heure de la revanche

Le Comité pro Santa Cruz, que préside Luis Fernando Camacho
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Le Comité pro Santa Cruz, que préside Luis Fernando Camacho

Les pluies tropicales diluviennes du matin sont sans doute responsables du calme qui règne dans les bureaux du comité civique de Santa Cruz de la Sierra, métropole de trois millions d’habitants et coeur économique de la Bolivie. Un groupe de jeunes arrivent en motos. Deux ouvriers s’affairent à changer le tapis de l’escalier qui monte à l’étage alors qu’à la réception, une jeune fille texte tout en jetant un oeil sur l’écran de son ordinateur où le My Heart Will Go On de Céline Dion impose sa mélodie éculée et les images du film qui vont avec : Titanic.

Le choix musical peut être discutable, mais il est surtout étrange dans cet immeuble de fond de cour, à l’apparence ordinaire, où depuis plusieurs jours, une ambiance un peu plus euphorique et festive s’est installée après la chute du président Evo Morales le 21 novembre dernier et l’annulation du dernier scrutin électoral qui affirmait sa victoire.

Le comité civique, c’est le fief de Luis Fernando Camacho, leader du mouvement d’opposition et pourfendeur de Morales, qui, au début de la semaine, a démissionné de l’organisation pour se lancer dans la prochaine course électorale.

« Cette candidature, c’est une bonne chose, et c’est ce dont la Bolivie a besoin, laisse tomber Maria del Carmin Morales — “aucun lien de parenté avec l’ancien président”, précise-t-elle à la blague —, activiste du mouvement. Depuis trois ans, nous étions mobilisés contre Evo Morales et sa volonté de se représenter contre la volonté populaire. » Un référendum tenu en 2016 a rejeté en effet sa demande de briguer un troisième mandat, alors que la constitution n’en permet que deux. « Aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous sentir autrement que victorieux et optimistes face à l’avenir. »

Pas besoin de rester trop longtemps à Santa Cruz pour saisir le manque d’âme de la ville, village fondé par les Espagnols dans un autre siècle et que l’étalement urbain a transformé en monstre façonné de routes, d’urbanisme chaotique et d’avenues commerciales à partir des années 1950.

Dans ce coin de la Bolivie qui carbure aux revenus de la puissante agro-industrie qui s’est développée tout autour, l’arrivée au pouvoir en 2005 d’Evo Morales et du Movimiento al Socialismo (MAS), son parti, n’a jamais été acceptée, la région ayant à plus des deux tiers voté contre sa révolution. Et désormais, l’heure de la revanche a sonné.

« La crise, nous venons d’en sortir, pas d’y entrer, résume tout sourire, café en main dans son bureau Reinaldo Diaz Salek, président de la Chambre des agriculteurs de la région de l’orient, un puissant syndicat de producteurs de la région. L’agenda productif de l’ancien gouvernement était soumis à une idéologie qui a porté un dur coup à notre secteur. »

La liste des récriminations est longue. Elle contient, entre autres, les limites imposées par le régime Morales à l’introduction des organismes génétiquement modifiés (OGM), particulièrement dans le domaine du soya, la plus grande ressource agricole du pays, mais également un encadrement juridique de la propriété de la terre qui freine la spéculation.

« Les prochaines années vont être celles du secteur rural, poursuit-il, et, sans avoir d’opinion sur le prochain président, nous sommes avant tout pour un nouveau leadership, d’une rénovation du cadre politique bolivien. »

Ici, l’appui à la candidature de Luis Fernando Camacho reste sous le couvert du discours institutionnel. Mais il est, en dehors du bureau de la Chambre des agriculteurs, exprimé avec un peu plus de conviction, dans ce coin de pays, où la religion catholique est le ciment de la cohésion sociale, tout comme le moteur d’ascension du populiste aux accents revanchards.

« Nous vivons la fin du cycle politique, analyse, dans un café de la ville, le candidat déchu à la dernière élection, Gustavo Predrazas, du parti de coalition Comunidad Ciudadana (CC) — qui signifie « communauté civique » et qui est un mouvement centriste opposé à Camacho. Il briguait le poste de vice-président aux côtés de Carlos Mesa, arrivé second lors du scrutin d’octobre dernier qui vient d’être annulé. Il a été aussi ministre du Développement durable entre 2003 et 2004.

« Evo Morales [premier président indigène de la Bolivie] a donné le pouvoir au bloc indigène pendant 14 ans. Le bloc de la classe moyenne, qui vient de le faire tomber, aspire désormais à ce pouvoir. Et Luis Fernando Camacho canalise, avec son leadership religieux, les revendications de ce bloc », avec la tentation du populisme dont la croissance au sein de la société bolivienne est facilitée par la faiblesse des institutions, selon lui.

La quarantaine fringante, voire enragée, le nouveau politicien ne manque certainement pas de couleur, lui qui, sans relâche, a dépeint Evo Morales depuis 2016 comme un dictateur, un communiste corrompu dont les valeurs et les politiques auraient porté atteinte aux intérêts supérieurs du pays. Dans une vidéo diffusée le jour de l’exil de Morales vers le Mexique, Camacho a appelé à l’arrestation et aux procès de l’ensemble de son équipe politique, au nom d’une « justice divine » dont il se fait désormais le gardien.

À Santa Cruz, l’homme aime d’ailleurs prendre la parole publiquement sur la place d’El Cristo, où trône la statue de Jésus, pour galvaniser des foules avec ces discours parlant de la restauration d’une morale que le régime précédent aurait érodée.


La transition
 

« C’est par cette vidéo que l’on s’est le plus approché d’un coup d’État, résume le sociologue Pablo Deheza de la Fondation bolivienne pour une démocratie pluraliste. Quand Camacho a demandé de maintenir le mouvement de grève [amorcé après les élections pour réclamer le départ de Morales] pendant deux jours de plus afin de lui permettre de former un gouvernement de transition, c’est là que tout aurait pu basculer. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. La transition s’est faite dans le cadre de la constitution et Camacho s’est ensuite excusé d’être allé un peu trop loin. »

Ce « trop loin », Javier Sandoral l’a vu de près il y a quelques jours à peine au marché du Plan 3000, un quartier populaire de Santa Cruz, où les descendants des indigènes des hauts plateaux de la Bolivie se mélangent désormais avec les classes populaires de la métropole. C’est l’endroit de la ville où le MAS d’Evo Morales a récolté ses plus forts appuis dans la dernière décennie. « Les affrontements ici ont été terribles pendant la grève », dit-il, assis avec sa femme en cette fin de journée entre des marchands de brochettes, de jouets en plastique et d’accessoires pour téléphones. « Il y a eu des morts ». Il parle de quatre. Les autorités en ont compté deux. Un peu plus loin, une femme, debout derrière son comptoir de cartes de téléphone, se souvient de ces « jailons », ces jeunes urbains, blancs et arrogants, venus provoquer les gens du marché et les pro-Morales après la chute du MAS.

« Ce qui s’en vient n’est pas très encourageant, dit Javier. Les anciens partis vont reprendre le pouvoir et les minorités vont être attaquées ; leur droit aussi. »

Gustavo Predrazas, qui repart dans la course électorale aux côtés de Carlos Mesa, lui, se veut plus optimiste. « La Bolivie ne peut plus vivre sans la participation des indigènes, dit-il. C’est ce qui manquait à sa démocratie et c’est ce qui l’a renforcé, dit-il. Oui, le sentiment de rejet est exprimé très fort ici à Santa Cruz. Mais Luis Fernando Camacho est une figure locale et son influence nationale est loin d’avoir été démontrée. »

Jeudi, dans les bureaux du comité civique de Santa Cruz, Maria del Carmin Morales assurait que le politicien construisait activement sa plateforme électorale pour la présenter la semaine prochaine et avait les appuis nécessaires ailleurs au pays pour sortir de son cadre régional. « La contestation exprimée par le comité de Santa Cruz s’est répandue ailleurs au pays », dit-elle. « Et la suite est sur le point de s’écrire. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.