Le Mexique, terre d’asile

Cette photo d'archives prise le 1er juillet 1937 montre Léon Trotski et sa femme Natalia Sedova en exil, venant de trouver refuge à Mexico.
Photo: Archives Agence France-Presse Cette photo d'archives prise le 1er juillet 1937 montre Léon Trotski et sa femme Natalia Sedova en exil, venant de trouver refuge à Mexico.

Après Léon Trotski et la veuve de Salvador Allende, sans oublier les républicains espagnols et des intellectuels tels que le cinéaste Luis Buñuel, c’est au tour du Bolivien Evo Morales d’avoir trouvé refuge au Mexique.

« Je suis très fier de diriger un gouvernement qui garantit le droit d’asile », a affirmé le président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador [AMLO], en accueillant mardi le chef de l’État bolivien démissionnaire.

« Le Mexique m’a sauvé la vie », a dit M. Morales en descendant de l’avion militaire mis à sa disposition par AMLO et qui était allé le chercher en Bolivie.

Agustin Gutierrez Canet, un ambassadeur du Mexique à la retraite, explique à l’AFP qu’accorder l’asile politique à Evo Morales s’inscrit parfaitement dans le cadre des conventions inter-américaines signées par Mexico sur cette question. « La seule condition à respecter est que la personne concernée soit persécutée pour des raisons politiques susceptibles de mettre en danger sa vie, sa liberté ou son intégrité physique », précise M. Canet.

Diverses opinions peuvent s’exprimer, qu’elles émanent de la droite ou de la gauche. Ce qui compte c’est que l’octroi de l’asile politique ne puisse être tributaire de considérations idéologiques.

Le cas de M. Morales était « urgent », estime-t-il. Evo Morales a lui-même confié aux journalistes que sa vie avait été mise en danger et que des voisins l’avaient littéralement sauvé.

Mais cette offre d’asile ne fait cependant pas l’unanimité au Mexique. L’opposition, en particulier Action nationale (PAN, conservateurs), l’a sévèrement critiquée, tandis que le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui au cours de ses sept décennies passées au pouvoir a accueilli des milliers de responsables politiques persécutés, est resté muet.

« On parle d’un dictateur qui veut se faire réélire ! Il est persona non grata au Mexique », a écrit sur Twitter l’ancien président Vicente Fox (2000-2006), du PAN.

L’écrivaine Elena Poniatowska, prix Cervantes 2013 et proche d’AMLO, s’est fendue d’un tweet acéré se demandant « pourquoi les présidents de la république veulent-ils rester au pouvoir pour l’éternité ? Pourquoi Evo Morales persiste-t-il à penser qu’il n’y a personne d’autre que lui ? »

Sans considération idéologique

« Diverses opinions peuvent s’exprimer, qu’elles émanent de la droite ou de la gauche. Ce qui compte c’est que l’octroi de l’asile politique ne puisse être tributaire de considérations idéologiques », tranche Gutierrez Canet.

Pour cet ancien ambassadeur, si le cas de Trotski est le plus connu, le dirigeant nicaraguayen César Augusto Sandino « a été le premier homme politique » accueilli en 1929 par le Mexique.

Pour sa part, M. Lopez Obrador, se référant publiquement mercredi à « un historien » dont il n’a pas cité le nom, a affirmé qu’un de ses prédécesseurs, Porfirio Díaz, « a envoyé un bateau [la frégate General Guerrero] le 25 décembre 1909 à la recherche du président du Nicaragua de l’époque José Santos Zelaya afin de le conduire à Salina Cruz où il a été protégé ».

Après avoir été expulsé d’Union soviétique par Joseph Staline en 1929, Trotski s’est rendu en Turquie, en Norvège et en France avant d’arriver à Mexico en 1937. « C’est le muraliste Diego Rivera [le mari de Frida Khalo] qui a intercédé en sa faveur auprès du président Lazaro Cardenas. Mais la protection mexicaine n’a finalement pas fonctionné puisque Trotski a été assassiné par Ramon Mercader », explique-t-il.

M. Cardenas est aussi entré dans l’histoire de son pays en recevant les républicains espagnols après la victoire de Franco à l’issue de la guerre d’Espagne. Plus de 20 000 exilés espagnols ont trouvé refuge au Mexique, parmi eux des responsables politiques, des intellectuels de renom et des hommes d’affaires.

Le poète espagnol Leon Felipe est devenu une figure familière des cafés de la bohème mexicaine, tandis que le cinéaste Luis Buñuel s’est lui aussi intégré au paysage local (il a tourné plusieurs de ses films au Mexique, notamment Los OlvidadosLes Oubliés). Il est mort à Mexico en 1983.

En 1955, ce sont les frères Fidel et Raul Castro qui s’exilent au Mexique, d’où ils préparent leur débarquement à Cuba à bord du Granma.

Les portes du Mexique se sont ouvertes plus grandes encore dans les années 1970, à la suite de plusieurs coups d’État et des mises en place de dictatures militaires en Amérique du Sud.

Le départ en exil d’Hortensia Bussi Soto de Allende quatre jours après le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili fut dramatique. Elle se réfugia in extremis à l’ambassade du Mexique.

D’autres Latino-Américains se sont réfugiés dans ce pays. Ce fut le cas de la lauréate du prix Nobel de la Paix 1992 Rigoberta Menchu, qui avait fui le Guatemala en 1980, et de Marta de Cea, une intellectuelle argentine, arrivée au Mexique en 1976 après avoir été kidnappée par la junte militaire dans son pays.

« Je suis toujours ici, au Mexique, après plus de 40 ans, je suis devenue citoyenne mexicaine, j’ai bâti un foyer, mes filles sont mexicaines. Je suis très reconnaissante envers ce pays », avoue-t-elle avec émotion.

Evo Morales se dit prêt à rentrer

Mexico — Le président bolivien démissionnaire Evo Morales s’est dit mercredi prêt à rentrer dans son pays pour y apaiser la situation. « Si mon peuple le demande, nous sommes disposés à retourner [en Bolivie] pour apaiser la situation », a déclaré M. Morales lors d’une conférence de presse à Mexico City. « Nous reviendrons tôt ou tard », a-t-il assuré. M. Morales, qui est arrivé mardi au Mexique où il bénéficie de l’asile politique, a aussi appelé à un « dialogue national » afin de résoudre la crise qui agite la Bolivie. Il a par ailleurs réfuté la légitimité de la présidente par intérim, la sénatrice Jeanine Áñez, qui tente de combler le vide politique qui s’est formé depuis la démission d’Evo Morales, un « coup d’État » selon lui. Mme Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat, s’est proclamée à la tête de la Bolivie malgré l’absence de quorum au Parlement, arguant de « la nécessité de créer un climat de paix sociale » dans le pays secoué par une grave crise politique depuis l’élection présidentielle fin octobre. Agence France-Presse