Le péronisme revient au pouvoir à Buenos Aires

Les noms de Juan Perón et d’Évita étaient souvent scandés par la foule exaltée réunie à Buenos Aires, qui chantait et dansait dans l’attente des résultats définitifs. 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les noms de Juan Perón et d’Évita étaient souvent scandés par la foule exaltée réunie à Buenos Aires, qui chantait et dansait dans l’attente des résultats définitifs. 

C’est une foule en liesse réunie dimanche soir au centre de Buenos Aires qui a accueilli le retour au pouvoir des péronistes dans un pays secoué par une profonde crise économique et sur un continent en pleine ébullition. Le chef de centre gauche Alberto Fernandez, qui s’est allié à l’ex-présidente Cristina Kirchner, a remporté l’élection présidentielle dès le premier tour avec 47,45 % des voix après 80 % des bulletins dépouillés.

Le président de centre droit Mauricio Macri, dont la gestion économique a été âprement critiquée, n’aura finalement pas réussi à convaincre les Argentins de lui confier un second mandat, ne récoltant que 41,11 % du suffrage.

Pour gagner dès le premier tour, M. Fernandez devait obtenir plus de 45 % des voix, ou bien plus de 40 % des voix avec un avantage de plus de 10 points sur le candidat arrivé en deuxième position.

« On a trop souffert ces quatre dernières années. Il fallait que ça revienne comme avant », a lancé au Devoir Diego Marques, sous les chants de victoire.

Après huit années au pouvoir, de 2007 à 2015, Cristina Kirchner, visée par des accusations de corruption, sera donc de retour dans les officines du pouvoir en accédant à la vice-présidence du pays.

« Je m’en fous des accusations contre Cristina. Macri est tout aussi corrompu. Tout le monde est corrompu dans le système capitaliste », a mentionné Diego Marques, résumant la pensée de milliers de personnes rassemblées dimanche près du quartier général du Parti justicialiste.

Alberto Fernandez était l’ancien chef de gouvernement de Cristina Kirchner et de son mari Néstor Kirchner, président de 2003 à 2007. Autant les analystes politiques que les citoyens se demandent d’ailleurs qui gouvernera réellement le pays.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Mais la foule exaltée, portée par l’espoir, n’y voyait rien à redire. De nombreuses personnes portaient d’ailleurs des t-shirts à l’effigie de l’ex-présidente et lançaient des cris de joie chaque fois qu’elle apparaissait sur l’écran géant érigé sur l’avenue Bonpland. Les noms de Juan Perón et d’Évita étaient souvent scandés par la foule qui chantait et dansait dans l’attente des résultats.

« Cristina et Alberto, ils aiment les pauvres. Macri a été un désastre », a mentionné Gabriela Caponi, célébrant avec ses amis.

« C’est le péronisme qui va gouverner, pas le kirchnérisme », a estimé Mariono Flores, qui célébrait avec sa femme et ses enfants. « C’est le moment qu’on attendait depuis quatre ans. »

Troisième économie d’Amérique latine, l’Argentine traverse actuellement sa pire crise économique depuis 2001. Plus d’un Argentin sur trois vit dans la pauvreté, ce qui représente plus de 15 millions de personnes.

« Je travaille auprès des enfants depuis 12 ans. Ce que j’ai vu depuis quatre ans, je ne l’ai jamais vu avant. Il y a des enfants qui ne vont plus à l’école parce que les parents n’ont plus l’argent pour payer le bus », s’est indignée Mercedes Alvarez.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Ce retour au pouvoir de la gauche en Argentine survient dans une Amérique latine survoltée. Pendant que le Chili bouillonne avec une mobilisation massive en faveur d’une plus grande justice sociale, la Bolivie est quant à elle divisée face à la réélection contestée du président Evo Morales.

Les marchés nerveux

Plusieurs appréhendent une réaction négative des marchés envers l’élection d’Alberto Fernandez ; des investisseurs craignant un retour des politiques interventionnistes de la période du kirchnérisme (2003-2015).

Affaibli par les craintes d’un défaut de paiement du pays, qui a bénéficié d’un prêt de 57 milliards de dollars du Fonds monétaire international (FMI), le peso a chuté de 5,86 % dans la semaine précédant le vote.

Habitués aux bouleversements économiques, nombre d’Argentins se sont massés vendredi devant les banques et les bureaux de change pour acheter des dollars américains ou retirer leurs dépôts.

« On sait que la prochaine année sera difficile, convient Emiliana McNamara. Mais avec Alberto, ça va bien aller. Tout le monde est uni. Mon pays est heureux à nouveau », a-t-elle ajouté, visiblement émue.

« Demain, ce sera encore difficile. Mais maintenant on a de l’espoir », a ajouté Martin Crotti.

Dans la journée, Alberto Fernandez s’est efforcé de rassurer les Argentins. « Que les Argentins soient tranquilles, nous allons respecter vos dépôts », a-t-il déclaré, faisant allusion au spectre du « corralito », nom officieux des mesures prises en 2001 en Argentine pour mettre fin à une course à la liquidité et à la fuite des capitaux.

« Moi, la seule chose dont j’ai véritablement peur, c’est que les Argentins recommencent à vivre décemment », a lancé dans un sourire Anaïs Roig, une Française établie en Argentine depuis dix ans.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

Avec l’Agence France-Presse