La Bolivie emprunte-t-elle la voie du Venezuela?

Des manifestants boliviens demandaient la tenue de nouvelles élections, dimanche, à La Paz.
Photo: Jorge Bernal Agence France-Presse Des manifestants boliviens demandaient la tenue de nouvelles élections, dimanche, à La Paz.

La réélection contestée du socialiste Evo Morales, à la tête de la Bolivie pour un quatrième mandat, soulève des questions sur le futur du pays d’Amérique du Sud. Va-t-elle devenir un régime autoritaire isolé sur la scène internationale, comme celui de Nicolas Maduro au Venezuela ?

« L’heure est venue de choisir : démocratie ou autocratie […], république bolivienne ou “Maduroland”, liberté ou dictature », déclare l’ex-président bolivien de droite Jorge « Tuto » Quiroga (2001-2002), tandis que l’opposition et des milliers de citoyens exigent dans la rue un second tour.

« Nous ne voulons pas être un autre Venezuela, Evo [Morales] est devenu un dictateur, on ne veut plus de lui, c’est pour ça que l’on bloque [la rue] », déclare à l’AFP Sthefany, qui, au côté d’autres étudiants d’une université privée, a dressé une barricade dans une avenue au sud de La Paz.

Le président bolivien, Evo Morales, a de son côté averti qu’« un coup d’État » se « prépar[ait] » pour la semaine prochaine. « J’avertis le peuple bolivien. Plusieurs acteurs sociaux se préparent à mener un coup d’État cette semaine », a-t-il déclaré dimanche.

Washington pourrait déclarer Morales illégitime s’il n’autorise pas un second tour, a confié à l’AFP un haut fonctionnaire américain souhaitant rester anonyme, sans toutefois faire de parallèle avec le Venezuela.

Pas question pour autant de reconnaître le principal adversaire de Morales, le centriste Carlos Mesa, ajoute cette source, car ce dernier n’a pas « remporté les élections ». La vraie question, selon cette source haut placée, est plutôt de savoir si « Morales disposait d’une marge suffisante sur son concurrent pour éviter un second tour. Ce que nous ne pensons pas ».

Annuler l’élection ?

Un collectif de l’opposition bolivienne regroupant partis politiques de droite, du centre et société civile a réclamé dimanche l’annulation de l’élection présidentielle, remportée une semaine auparavant par Evo Morales, au pouvoir depuis 2006, et qui a fait naître une contestation en divers endroits du pays.

Le groupe, baptisé Coordination de défense de la démocratie, « exige l’annulation de l’élection » et réclame la mise en place d’un nouveau Tribunal suprême électoral (TSE), l’organisme chargé d’organiser l’élection, « impartial, cette fois-ci », a déclaré son leader, Waldo Albarracín, lors d’une conférence de presse à La Paz.

« La fraude électorale que nous dénonçons et qui a été prouvée techniquement et juridiquement rend impossible la tenue d’un second tour », a ajouté Waldo Albarracín, un allié du rival d’Evo Morales, Carlos Mesa.

L’exemple vénézuélien

Le Venezuela, qui fut longtemps un des pays les plus riches de la région grâce à sa rente pétrolière, traverse une des pires crises économiques de son histoire récente, notamment à cause de la chute de sa production et une inflation attendue à 200 000 % en 2019 par le FMI. Quelque 3,6 millions de Vénézuéliens ont fui le pays depuis début 2016, selon l’ONU.

Maduro a commencé à prendre ses distances avec la Constitution après la victoire écrasante de l’opposition aux législatives de fin 2015. Depuis janvier, plus d’une cinquantaine de pays reconnaissent comme président par intérim Juan Guaidó, le chef du Parlement.

Mais au bout de dix mois, les succès de Guaidó sont limités, le soutien de ses partisans s’effrite et le doute gagne la communauté internationale quant à ses chances de réussite.

Au côté de Maduro, l’héritier du défunt Hugo Chávez (1999-2013), Evo Morales, premier indigène à diriger son pays, est un des derniers représentants du « socialisme du XXIe siècle ».

Le président bolivien, qui fêtait ses 60 ans samedi, est arrivé au pouvoir en 2006. Depuis, il a été réélu à deux reprises de manière écrasante, au sommet de sa popularité. Sa victoire de dimanche au premier tour, au terme d’un dépouillement entaché d’accusations de « fraude », est contestée par l’Organisation des États américains (OEA), l’Union européenne, les États-Unis et une partie de l’Amérique latine.

Une partie des Boliviens, qui l’accusent de verser dans l’« autocratie », ne lui pardonnent pas de s’être présenté à ces élections malgré le « non » de ses compatriotes lors du référendum de février 2016 pour modifier la Constitution, qui ne prévoit que deux mandats. Il est passé outre grâce à une décision de la Cour constitutionnelle, où siègent des proches du parti au pouvoir.

Malgré les craintes de l’opposition, la Bolivie ne devrait pas être le prochain Venezuela, estime l’analyste Carlos Borth. « La composition du législatif lui est encore favorable, il a la majorité chez les députés, comme chez les sénateurs […] le risque de blocage institutionnel n’existe pas », explique-t-il à l’AFP.

Par ailleurs, « au Venezuela, il y a un contrôle total de la police et de l’armée, ce qui n’est pas le cas en Bolivie, où des policiers à Potosi ont refusé de réprimer les manifestants et où des militaires de réserve se sont prononcés dans le même sens », ajoute Sebastian Urioste, docteur en sciences politiques à La Rochelle, de retour d’une mission d’observation en Bolivie.

D’autant que, sur la scène internationale, l’« arrivée annoncée de la gauche au pouvoir en Argentine, dimanche, pourrait rééquilibrer la balance, au côté du Mexique, en faveur du gouvernement bolivien. Morales a donc intérêt à jouer la montre », abonde Gaspard Estrada, spécialiste de l’Amérique latine au Collège universitaire de Sciences Po.