Jair Bolsonaro un an plus tard: pas de surprise, mais de la déception

Le Brésil doit composer avec une dette qui va dépasser le cap du 90 % du PIB cette année, selon le Fonds monétaire international (FMI).
Photo: Agence France-Presse Le Brésil doit composer avec une dette qui va dépasser le cap du 90 % du PIB cette année, selon le Fonds monétaire international (FMI).

Ça se passe comme ça désormais dans le Brésil de Jair Bolsonaro : cette semaine, le ministre brésilien de l’Environnement, Ricardo Salles, proche du milieu des affaires, a laissé entendre que le groupe de pression environnemental Greenpeace pourrait être à l’origine de l’importante et toujours mystérieuse pollution de 2000 km de côte dans le nord-est du pays par une nappe d’hydrocarbure.

« Il y a des coïncidences dans la vie, n’est-ce pas ? a tweeté le ministre dans un message montrant la photo d’un bateau en pleine mer portant le logo de l’ONG. On dirait qu’un navire de Greenpeace naviguait justement en eaux internationales face au littoral brésilien au moment de la fuite de pétrole vénézuélien. » Oui, le Brésil accuse également le gouvernement vénézuélien de Nicolás Maduro d’avoir orchestré ce désastre écologique qui, depuis septembre, a forcé le nettoyage de 1000 tonnes de résidus pétroliers sur des plages touristiquement rentables.

Cet « attentat écologique », selon le pouvoir en place, viserait à porter atteinte à l’image du président et surtout à entretenir les campagnes de dénigrement le ciblant depuis les incendies de forêt en Amazonie et dénonçant sa gestion du patrimoine naturel brésilien. Rien de moins.

Un an presque jour pour jour après l’élection de ce radical de droite, baptisé le « Donald Trump des tropiques », nul besoin d’un navire de Greenpeace ou d’un voisin à la tête d’un gouvernement socialiste pour éroder l’image du Brésil et du nouvel occupant du Palácio do Planalto, siège du pouvoir présidentiel à Brasília. « À l’approche du premier anniversaire de l’élection de Bolsonaro, il y a beaucoup de déception face à ses politiques et à son comportement, y compris au sein de ses électeurs, résume à l’autre bout du fil Dan Furukawa Marques, professeur au Département de sociologie de l’Université Laval. Bolsonaro a changé l’image du Brésil pour faire du pays la risée du monde entier. Et cela commence à déplaire à la diplomatie brésilienne, qui critique désormais ouvertement le président, mais cela affecte aussi la classe moyenne éduquée, qui a voté pour lui et qui trouve que, depuis le début de son mandat, il va un peu trop loin. »

Trop loin ? Le plan de match du populiste, en vue de son élection le 28 octobre 2018, ne manquait pourtant pas d’épices, de propos racistes et de transgressions pour séduire les masses. Profondément démago, ce député d’arrière-ban qui a passé 27 ans au sein du pouvoir législatif a réussi, malgré un curriculum de politicien professionnel, à se forger l’image d’un outsider au sang neuf en vilipendant l’élite dont il fait partie. Il a également déplacé le curseur de la politique nationale vers l’extrême droite identitaire et agitée en appelant à un renforcement du système répressif pour combattre la criminalité et en attaquant les minorités, le savoir, la science, le tissu social… au nom d’un conservatisme moral censé, selon lui et son entourage, remettre l’économie du pays en route vers la croissance.

Avec l’appui des trois « B »

L’homme a placé le développement économique au-dessus des règles de protection de l’environnement et des droits des autochtones. Il a été soutenu par les trois « B » de l’écosystème politico-financier et culturel du Brésil : le lobby des « balles », celui du « boeuf » et la « bible » — les évangélistes dans son cas — à qui il renvoie depuis l’ascenseur, de manière conséquente, mais néanmoins discutable.

« On ne peut pas lui reprocher de ne pas tenir ses promesses, laisse tomber l’avocate d’origine brésilienne Alessandra Devulsky, qui enseigne le droit à l’UQAM. Il mène depuis son entrée au pouvoir un combat idéologique contre la gauche brésilienne et les valeurs qu’elle incarne. Pour Bolsonaro, les minorités, les Noirs, les marginaux de la société, les femmes, les homosexuels sont responsables des problèmes économiques et sociaux et il faut désormais les éradiquer ou les remettre à leur place dans le cas des femmes, et ce, pour redonner au Brésil sa grandeur d’antan. Il s’est fait aussi le chantre d’un discours hypersécuritaire et ultralibéral qui a plu, mais qui maintenant incite un peu à la résistance. »

La semaine dernière, le président brésilien a soulevé l’ire des organisations de défense des droits de la personne en amenant devant le Parlement une loi cherchant à redéfinir la notion de « légitime défense » dans le droit brésilien. Le projet vise à protéger des policiers d’éventuelles poursuites pour bavure si leur arme est utilisée en raison « de la peur, de la surprise ou d’une émotion violente ». « Le président Bolsonaro attaque frontalement les droits de l’Homme les plus basiques avec son discours et ses politiques », a résumé Kenneth Roth, le directeur général de l’ONG Human Rights Watch (HRW), cité par l’AFP. « Il donne le feu vert à la police pour l’usage de la force létale sans justification. »

Dans des «réalités alternatives»

« La population est encore très réceptive à ces politiques sécuritaires qui appellent à moins de contraintes de moyens, commente Jean-François Mayer, professeur de science politique à l’Université Concordia, même si, après un an, son bilan sécuritaire est encore très précaire. À Rio, le niveau d’homicides a atteint depuis les neuf premiers mois de 2019 le même niveau que pour l’année 2018 au complet. Comme pour d’autres, ses discours victorieux tranchent aussi avec la réalité. »

Ce décalage dérange et commence même à faire s’effriter les appuis autour de Bolsonaro, qui est sorti de la crise des incendies de forêt en Amazonie, cet été, avec une image un peu écornée. « Ces grands feux ont été déclenchés par quoi ? Par des propriétaires terriens qui ont brûlé des terres dans l’illégalité en affirmant avoir l’appui symbolique et moral du président », fait remarquer M. Mayer. Ces terres brûlées ont été depuis accaparées à 65 % par l’agroalimentaire brésilien pour les cultures et l’élevage de boeuf, selon plusieurs groupes environnementaux qui rappellent que le Brésil est le premier exportateur mondial de cette viande. « Or, cette industrie a également souffert de ces incendies en raison de l’image qu’ils ont façonnée à travers le monde et des conséquences sur l’économie du pays. »

Le Brésil doit composer avec une dette qui va dépasser le cap du 90 % du PIB cette année, selon le Fonds monétaire international (FMI). La croissance économique stagne depuis trois ans à 1 %, sans signe d’une reprise évidente sous la gouverne de Bolsonaro.

Cette semaine, The Independant de Londres soulignait la baisse de 12 % des appuis au populiste, souvent ordurier en public comme dans ses réseaux numériques. Une chute explicable par les nombreuses erreurs du président, dont les coupes imposées en éducation font certainement partie.

« Il a déclaré que les programmes de philosophie ou de sociologie ne servaient à rien dans un pays qui avait surtout besoin d’ingénieurs pour avancer, dit M. Furukawa Marques. En coupant 30 % dans le budget de fonctionnement des universités, il a compromis leur fonctionnement » et a donné des arguments à une société civile et à une opposition qui, après des années à s’affaisser, reprennent désormais du poil de la bête au contact du personnage sulfureux. « En jouant sur les divisions, en flattant le passé autoritaire du Brésil et sa dictature militaire, Bolsonaro a ébranlé le sens commun », ajoute-t-il. Les mouvements sociaux sont désormais dans une période de reconstruction d’une conscience politique qui s’était perdue dans les dernières années » et que le président met quotidiennement à l’épreuve, attisant la colère au sein de son propre parti, le Parti social-libéral (PSL).

Depuis plusieurs semaines, la formation politique est minée en effet par des divisions internes sur fond d’écarts de langage et de propos polémiques du président. Le quotidien El País Brasil rapportait d’ailleurs il y a quelques jours qu’un député du PSL avait appelé lors d’une réunion à faire « imploser » ce président, qui, avec son caractère explosif et imprévisible, pourrait très bien finir par s’en charger lui-même.