Le président bolivien se dit vainqueur des présidentielles de dimanche

Premier président autochtone des Amériques, Evo Morales semble transgresser les règles démocratiques pour protéger la modernité qu’il a instaurée en Bolivie au cours des 13 dernières années.
Photo: Aizar Raldes Agence France-Presse Premier président autochtone des Amériques, Evo Morales semble transgresser les règles démocratiques pour protéger la modernité qu’il a instaurée en Bolivie au cours des 13 dernières années.

Assiste-t-on en Bolivie à une réinterprétation contemporaine du concept de « caudillo », ces dictateurs qui, au XIXe siècle, se sont imposés au pouvoir dans plusieurs États de l’Amérique latine, au mépris des règles démocratiques, après les indépendances ?

La question peut se poser au moment où le président Evo Morales cherche à se maintenir au sommet de l’État, après trois mandats consécutifs, et au terme d’un premier tour d’élections présidentielles sur lesquelles pèsent désormais de gros soupçons d’irrégularités. Un acharnement à conserver la présidence d’un pays, réformé et largement démocratisé sous sa houlette, qui pourrait compromettre l’héritage que le premier président autochtone des Amériques était pourtant sur le point de laisser.

« Morales n’a pas le profil d’un caudillo, une figure qui appartient à une époque de vide politique, résume à l’autre du bout du fil Marie-Christine Doran, professeure de science politique à l’Université d’Ottawa. Bien sûr, tout comme le caudillo, il justifie ces gestes au nom du peuple. Mais il ne le fait pas pour permettre à une clique de se maintenir au pouvoir ou pour la défense de ses intérêts personnels. Il le fait pour continuer à défendre les Boliviens d’en bas à qui il a donné une voix. Il craint qu’en s’en allant, le pays ne retourne en arrière. »

Pas de caudillisme. Pas de syndrome d’hubris, cette maladie du pouvoir qui ferait perdre tout contact avec la réalité aux personnes en autorité. Ce serait le sentiment d’être investi par la légitimité de représenter les autochtones, longtemps exclus du pouvoir même s’ils forment la majorité de la population, qui semble nourrir la détermination de Morales à s’accrocher au pouvoir.

Jeudi, le président sortant a revendiqué la victoire au premier tour des présidentielles de dimanche dernier face à son opposant, Carlos Mesa, qui lui réclame un deuxième tour et dénonce la manipulation du scrutin.

Rappelons que les premiers résultats laissaient présager la tenue d’un deuxième tour et plaçaient Mesa en tête face au président Morales.

Or, après une suspension du processus de dépouillement des voix, puis une reprise de celui-ci, Evo Morales se retrouve depuis jeudi vainqueur avec 47,06 % des suffrages et un écart supérieur à 10 points de pourcentage avec son opposant (36,52 %), soit la configuration mathématique requise en Bolivie pour une élection au premier tour sans majorité absolue.

Candidature imposée

Evo Morales est entré dans cette course électorale après avoir réclamé par voie référendaire aux Boliviens le droit de briguer un quatrième mandat, chose que la Constitution ne lui permettait pas. 51 % s’y sont opposés. Il s’est alors tourné vers la justice pour se faire accorder ce droit, et ce, contre la volonté exprimée par les électeurs.

Mercredi, de grandes manifestations ont été organisées dans les provinces de La Paz et de Santa Cruz, le coeur économique du pays, où se concentre l’opposition politique à Evo Morales. Le président a qualifié de « coup d’État » cet appel à la « mobilisation permanente » lancée par Carlos Mesa à ses partisans pour réclamer la tenue d’un deuxième tour et le départ d’Evo Morales.

« Depuis le début des années Morales, la région de Santa Cruz, une province de riches propriétaires terriens, est farouchement opposée au président et à ses réformes, dit Mme Doran. Mesa a l’appui de ces grands entrepreneurs qui se sont fait imposer un impôt sur leur richesse pour financer les programmes sociaux, impôts dont il cherche à se débarrasser. »

En entrant en résistance contre la droite, Evo Morales cherche donc à préserver ce qu’il a construit depuis 2006, estime la politicologue, soit le projet d’une nouvelle Bolivie qui, paradoxalement est devenu plus démocratique et plus égalitaire.

Batailles symboliques

En 13 ans, le président a fait chuter de moitié la pauvreté et repris le contrôle de l’argent issu des ressources naturelles, dont le gaz, pour financer le développement des infrastructures. Il a également donné de nouveaux droits aux autochtones, dans une Constitution à laquelle ces exclus d’hier ont été amenés à définir eux-mêmes ce qu’ils espéraient pour demain. Une première.

De manière inédite cette Constitution reconnaît également le droit de la nature, un thème au centre des préoccupations ailleurs sur le continent et dans le monde.

« Evo Morales est fortement soutenu par les autochtones en raison de plusieurs batailles symboliques qu’il a menées et qu’il a gagnées, dit la spécialiste de l’Amérique du Sud. Il se drape dans cet appui d’une population autochtone qui occupe une place qu’elle n’avait jamais occupée dans le pays en ce qui touche l’éducation, la consultation politique ou l’accès à la santé. Mais il sait aussi que le pays est divisé et que son héritage pourrait se perdre dans les mains d’un nouveau président. »

Une perspective qui n’est toujours pas évacuée. Mercredi, la mission d’observation électorale de l’Organisation des États américains (OEA) en Bolivie a estimé que la « meilleure solution » serait de déclarer un ballottage entre les deux candidats à cette présidentielle.

Jeudi, Evo Morales n’a pas totalement exclu cette possibilité, après le dépouillement de 98 % des bulletins de vote, mais seulement si les résultats officiels définitifs le justifiaient, a-t-il précisé.

Avec l’Agence France-Presse