Des soupçons de fraude électorale sèment la colère

La victoire imminente d’Evo Morales, au terme d’un processus électoral critiqué, a provoqué de grandes manifestations à travers la Bolivie, mardi.
Photo: Jose Luis Rodriguez Agence France-Presse La victoire imminente d’Evo Morales, au terme d’un processus électoral critiqué, a provoqué de grandes manifestations à travers la Bolivie, mardi.

Un appel à la grève générale a été lancé mardi en Bolivie devant l’imminence de l’annonce officielle d’une victoire du chef de l’État Evo Morales au premier tour de la présidentielle, un revirement inexpliqué et critiqué par la communauté internationale.

« Nous appelons à la grève jusqu’à nouvel ordre », a dit Luis Fernando Camacho, le président de l’influent Comité Pro-Santa Cruz, une organisation de la société civile établie à Santa Cruz, capitale économique du pays et bastion de l’opposition.

Ce mouvement doit commencer mercredi à minuit heure locale, a-t-il précisé, après une réunion avec des organisations d’autres régions.

En réponse, un groupe de syndicats ouvriers et paysans proches du pouvoir (Conalcam) a enjoint mardi à ses militants de défendre les résultats officiels.

Lundi soir, de violents incidents ont éclaté à travers le pays.

À Sucre, la capitale constitutionnelle, et à Potosi la foule a ainsi mis le feu au tribunal électoral départemental. Dans le même temps, des affrontements avec la police se sont produits à La Paz et le local de campagne du parti au pouvoir a été saccagé à Oruro, selon des médias, dont l’AFP. Un troisième tribunal électoral a été incendié dans la nuit à Cobija, a-t-on appris mardi.

« Fraude ! » « fraude ! » « fraude ! » criait la foule en colère sur certaines des vidéos mises en ligne.

Ces manifestations sont survenues après que les autorités électorales, sans aucune explication, eurent repris lundi soir le dépouillement des bulletins interrompu la veille.

Dimanche soir, la présidente du Tribunal suprême électoral (TSE), Maria Eugenia Choque, avait annoncé que le chef de l’État socialiste, âgé de 59 ans, était en tête du premier tour de la présidentielle, avec 45,28 % des voix, suivi par le centriste Carlos Mesa, 66 ans, avec 38,16 % des votes, sur la base de près de 84 % des bulletins dépouillés. Ces résultats semblaient ouvrir la voie à un second tour inédit.

Mais à la reprise du dépouillement lundi soir, l’écart s’était creusé. Mardi matin, la page Web du TSE donnait 46,4 % des voix à Evo Morales contre 37,07 % à Carlos Mesa, après dépouillement de 95,63 % des bulletins. Soit une avance de 9,33 points de pourcentage pour le président sortant, au pouvoir depuis 2006 et à un pas d’une victoire au premier tour.

Pour éviter un second tour, le candidat en tête doit obtenir la majorité absolue ou au moins 40 % des suffrages avec 10 points de pourcentage d’écart sur le deuxième.

Inquiétudes internationales

Une situation dénoncée dès lundi par les observateurs de l’Organisation des États américains (OEA), qui ont fait part de leur « profonde inquiétude et surprise face au changement radical et difficile à justifier concernant la tendance des résultats préliminaires ».

Mardi, tentant de donner de nouveaux gages de transparence, le gouvernement a proposé aux observateurs de l’OEA de mettre en place « au plus vite une commission pour mener un audit de tout le processus de décompte officiel ». Une réunion sur la Bolivie est prévue mercredi à Washington, au siège de l’OEA.

« Nous n’allons pas reconnaître ces résultats qui font partie d’une fraude réalisée de manière honteuse et qui est en train de placer la société bolivienne dans une situation de tension inutile », a dénoncé lundi à Santa Cruz M. Mesa, qui exige un second tour.

Les États-Unis ont rejeté « la tentative du tribunal électoral de corrompre la démocratie bolivienne en retardant le dépouillement ». L’Union européenne a quant à elle fait part mardi de « graves préoccupations », tandis que l’Espagne a appelé à la « transparence » et au « respect des processus ».

Crainte d’autocratie

La conférence épiscopale bolivienne a demandé au TSE de « respecter la volonté du peuple ».

Pour la première fois, le TSE a pris la parole pour se défendre. « Nous n’avons rien à cacher », a lancé la présidente Maria Eugenia Choque lors d’un point de presse improvisé. « Il n’est pas possible de frauder », a ajouté Edgar Gonzales, un des magistrats du TSE, car « la population a accès aux procès-verbaux ».

Dimanche, après les élections, Evo Morales, le premier président indigène et de gauche de l’histoire de la Bolivie, avait dit, quant à lui, faire confiance au vote des zones rurales pour éviter un second tour.

Sa décision de briguer un quatrième mandat, alors que les électeurs s’étaient prononcés contre au référendum de février 2016, est très mal vue par une partie des Boliviens et critiquée par l’opposition, qui estime que le pays pourrait verser dans l’autocratie en cas de nouvelle victoire.