Territoire(s) disputé(s)

Aracely Cruz Lopez, représentante d’un village tsotsil au sein de la «Caravane des pieds fatigués», arrêtée quelques jours à la sortie du péage de Tuxtla Gutiérrez.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Aracely Cruz Lopez, représentante d’un village tsotsil au sein de la «Caravane des pieds fatigués», arrêtée quelques jours à la sortie du péage de Tuxtla Gutiérrez.

« Tu vois l’arbre vert ? pointe Alonzo Pérez, un des leaders de la communauté de Xuxchén, dans la région Los Altos de Chiapas. C’est de là [la municipalité de Chenalhó] que viennent les tirs. »

Il faut un oeil de lynx pour distinguer l’arbre en question. Séparées par une rivière, les deux vallées ennemies sont distantes d’un kilomètre. Ça ne les empêche pas de se tirer dessus depuis 2016. Cet après-midi, Alonzo Pérez ne s’en soucie guère.

Deux jours plus tôt, une série de coups de feu avait visé la municipalité d’Aldama et ses 8000 âmes, dont un demi-millier habitent Xuxchén. La population vit sous une tension constante, surtout depuis avril et l’assassinat du président municipal.

Paisible en apparence, Los Altos, au centre-nord du Chiapas, est emblématique du mouvement zapatiste. Sa ville phare, San Cristóbal de las Casas, a été l’une des cinq villes prises d’assaut en 1994. Depuis, l’autonomie des autochtones, fer de lance des zapatistes, a pris racine à travers les champs de café.

À Aldama, par exemple, zapatistes et non-zapatistes cohabitent. En harmonie, selon Lucio Manuel López, un producteur de café qui n’a pas rejoint le mouvement rebelle. « Nous sommes tolérants à Aldama, nous avons quelques heurts, mais pas de litiges, affirme-t-il. Leur lutte n’est pas contre nous, mais contre un système. »

Si le zapatisme et son modèle contestataire ont davantage divisé qu’unifié, le conflit avec Chenalhó dépasse ce seul constat. L’objet de discorde : 60 hectares de culture de café, recelant un précieux point d’eau.

Depuis 40 ans, l’aire a été attribuée par décret gouvernemental ou par décision judiciaire à l’une ou l’autre des municipalités. La récente montée de la violence tue dans les deux camps, fait fuir des populations. Les quatre localités d’Aldama en sont marquées. À Tabak, des caféiers se meurent, abandonnés. À Xuxchén, l’école a fermé pendant une partie de l’année dernière. À Cocó, des artisanes restent cloîtrées chez elles. Dehors, la police surveille, aux côtés d’une maison trouée par les balles.

La brigade admet avoir reçu l’ordre de ne pas intervenir. Et l’autorisation de fuir en cas de tirs. « On fait rapport et on part », dit l’un des policiers.

Qui divise le Chiapas ?

Pour expliquer l’agression mutuelle, les uns évoquent le vieux litige agraire, cas fréquent dans un État pris avec une inéquitable répartition des terres. Les autres soupçonnent les paramilitaires, qui agissent en toute impunité. Devant ce flou, si récurrent au Chiapas, certains craignent la guerre civile.

Depuis les années 1990, des paramilitaires sèment la pagaille. D’abord financés secrètement par l’État mexicain en riposte à l’EZLN, le bras armé des zapatistes, ils sont aujourd’hui soutenus par la passivité des forces de l’ordre. Les hors-la-loi sont pour plusieurs la preuve qu’une guerre dite de basse intensité vise les autonomistes.

« Les paramilitaires, c’est une stratégie de contre-insurrection du gouvernement, affirme Azalia Hernández, du centre pour les droits de la personne Frayba. Au sein des villages, on recrute des gens pour combattre les zapatistes. Et ceux qui n’acceptent pas de s’enrôler finissent par être persécutés. »

Parmi les demandes des zapatistes (éducation, santé, justice…), la question du territoire est primordiale. « La terre est à ceux qui la travaillent », arguent-ils. Depuis la Révolution mexicaine de 1910, la réforme agraire et ses reformulations ont échoué, notamment dans l’application du ejido, sorte de lot collectif au bénéfice des paysans. Jusqu’en 1992, l’État redistribuait les terres, rachetées aux grands propriétaires, en les gardant sous le régime public. Puis la donne a changé.

« Depuis 1992, une loi autorise le gouvernement à entamer un processus de privatisation. De plus, des ejidos ont été annulés au motif que les terres occupent des réserves naturelles. Depuis 25 ans, les paysans se battent entre eux, et on se dirige vers une guerre civile, craint Gabriel Asensio Franco, du centre universitaire CIMSUR. La terre est au coeur du litige. »

À qui la faute ? demande le père catholique Marcelo Pérez, basé à Simojovel, municipalité entourée de communautés zapatistes. « Au gouvernement, répond l’homme d’origine autochtone. La violence, les populations déplacées, les expropriations, tout est dû à la corruption de l’État. »

De sa paroisse aux murs blancs et jaunes, le curé accuse l’État, dans ses homélies, de miser sur le désordre créé par les milices armées pour mettre en échec le zapatisme.

Le gouvernement du Chiapas a de son côté refusé nos demandes répétées d’entrevue.

Pendant ce temps, la résistance se poursuit. Car c’est bien de résistance qu’il s’agit. Au modèle néolibéral et à la hiérarchisation du pouvoir. À une société imposée par la caste dominante, les mestizos non-autochtones. Ainsi qu’aux « mégaprojets », terme usuel pour dénoncer l’exploitation du territoire sur le dos des autochtones. Une résistance risquée.

Selon le site d’information en droits de la personne Somos el medio, le nombre de meurtres d’environnementalistes au Chiapas depuis le début de 2019 est un des plus élevés au pays. Le trait commun, d’une année à l’autre : l’opposition aux mégaprojets. L’ONG Global Witness, citée par Somos el medio, considère que « 40 % des victimes défendent des zones vierges visées par des entreprises ».

Au Chiapas, le cas le plus célèbre concerne une minière canadienne. Le leader autochtone Mariano Abarca menait la contestation d’un projet dans Chicomuselo, localité riche en barytine, utile pour l’industrie pétrolière, quand il a été assassiné, en 2009.

« Aide » gouvernementale

La guerre de basse intensité s’exprime aussi par les programmes d’aide des gouvernements successifs, qui cherchent ainsi, selon plusieurs, à rendre l’option zapatiste caduque. En 2014, le projet d’inclusion sociale destiné à enrayer la pauvreté aurait injecté 63 milliards de pesos, selon le Conseil national d’évaluation de la politique en développement social.

Le père Marcelo, résolument à gauche, qualifie cet argent de malsain. « Avant 1994, les écoliers ne recevaient pas de repas, reconnaît-il. Mais ces projets paternalistes divisent les communautés, ne valorisent pas le travail. Après, les gens ne font qu’attendre l’argent. Le tissu social est affaibli. » Le chercheur Gabriel Asensio Franco est du même avis : « Des travailleurs du café, il n’y en a plus. »

Gustavo Castro, de l’organisme Otros Mundos, ne croit pas que ces programmes cherchaient à diviser, mais admet qu’ils causent des dommages collatéraux. « Les disputes pour la terre, elles, sont devenues une stratégie de division, note-t-il. Des groupes soutenus par des présidences municipales, jadis associées au PRI [le parti politique à la tête du pays pendant 70 ans], prennent les armes. On les tolère, l’armée les protège. Les conflits comme celui à Aldama ou les mouvements de population en sont la conséquence. »

Sans eau ni électricité, cachés sous des abris inondables en cas d’averse, les leaders de la « Caravane des pieds fatigués » affichaient leur désarroi lors de notre passage en juin. Après avoir été la proie d’agressions pendant quatre ans, ces 100 familles ont fui leurs villages. Leur campement de fortune, sur le bord de l’autoroute entre la capitale du Chiapas, Tuxtla Gutierrez, et San Cristóbal, était un énième cri du coeur.

« Nous exigeons que le gouvernement force le démembrement des groupes paramilitaires, qu’il emprisonne nos agresseurs et qu’il nous permette de rentrer chez nous », expliquait Juan Hernández, sous un soleil de plomb.

Les conditions sont réunies pour que le brasier s’enflamme au Chiapas malgré l’accord de paix. Un soulèvement similaire à celui de 1994 est néanmoins improbable, estiment les observateurs. Reste que la situation peut évoluer rapidement. Comme à Aldama, où le président municipal a été kidnappé et exécuté en avril : début juin, un accord de paix a été signé et… rompu deux jours plus tard.

Ce reportage au Chiapas a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.