Des brèches dans le mur

Selon l’auteur et traducteur Alejandro Reyes, l’art correspond à «la brèche dans le mur» ouverte par le subcomandante Moisés en 2015.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Selon l’auteur et traducteur Alejandro Reyes, l’art correspond à «la brèche dans le mur» ouverte par le subcomandante Moisés en 2015.

Une zone autonome zapatiste s’apparente à un musée en plein air. Murales à la gloire des figures du mouvement, slogans révolutionnaires peints à grande échelle… On plonge dans la propagande.

Propagande ? Le mot ne viendrait jamais à l’esprit des adhérents zapatistes interrogés. Ces intellectuels non autochtones préfèrent y voir l’expression de partage et d’ouverture du zapatisme. Et un des moyens d’attaquer le mur qui se dresse devant le monde.

« L’idée est de raconter l’histoire du mouvement, avec une dose de perméabilité, estime Natalia Arcos, du Grupo de investigación en arte y política (GIAP). La pratique de l’art est portée par l’espoir que des formes d’autonomie se développent ailleurs. »

Selon l’auteur et traducteur Alejandro Reyes, l’art correspond à « la brèche dans le mur » ouverte par le subcomandante Moisés en 2015. Le mur ? Le capital, l’exercice du pouvoir, la violence. « Il ne s’agit pas de défoncer le mur, mais de créer des brèches pour regarder de l’autre côté et imaginer un autre monde, résume Alejandro Reyes. Les arts et les sciences sont indispensables. »

L’oeuvre crie

L’expression artistique aux teintes zapatistes commence à sortir du Chiapas. En 2018, La Havane a accueilli la première exposition zapatiste, intitulée Un mundo donde quepan muchos mundos et livrée après cinq ans de recherche du GIAP.

En cours jusqu’en septembre au Museo del Chopo, à Mexico, l’exposition pro-autochtone Los huecos del agua réunit plus d’un artiste de San Juan Chamula, localité du Chiapas zapatiste.

« Les thèmes concernent tout le Mexique, comme l’hispanisation forcée ou la lutte pour l’autonomie. Ce qui m’a frappée, dit la commissaire Itzel Vargas, c’est la distance entre ce qu’on nous a enseigné et la réalité. Nous sommes très ignorants. »

Dans une nation souvent accusée de racisme, la situation des peuples autochtones gagne à être connue. Rencontré à la galerie MUY de San Cristóbal de las Casas, l’artiste tsotsil Pedro Gómez, sympathisant zapatiste, voit son art comme un porte-voix.

« Je pourrais crier, mais une oeuvre est plus puissante qu’un cri », dit-il, devant une sculpture représentant sa communauté de Chomula, « ligotée et condamnée ». « On s’exprime comme on peut. Quoi que l’on fasse, le but est de marcher en pensant aux nôtres. »

La résistance du graffiteur tsotsil Dygnojoch s’exprime aux confins de la touristique San Cristóbal. « Je peins pour les gens avec qui je vis, pas pour les touristes, confie-t-il. Je parle d’identité, de perte d’identité surtout. Je ramène des thèmes préhispaniques et me bats contre l’hispanisation. Notre culture ne correspond pas à ce que les livres dépeignent. »

Un roman phare

Si l’art ne sauve rien, il donne « un souffle de dignité », écrit Pedro Faro, directeur du centre pour les droits de la personne Frayba. Son texte est l’un de ceux qui enrichissent la 5e édition (2018) d’un livre phare sur le zapatisme : Nudo de serpientes (2004), d’Alejandro Aldana Sellschopp, un non-autochtone. Vingt-cinq ans après le soulèvement armé, ce livre fait figure de « brèche dans le mur » et demeure une référence sur le sujet. Chapeau rond, moustache garnie et guayabera blanche, la chemise des grandes occasions, Aldana était, début juin, l’incontournable figure en clôture du colloque Historia y sociedad en la literatura de Chiapas.

Dans son texte élogieux sur Nudo de serptientes, le dramaturge Vicente Gómez adoube le travail d’Aldana : « Bien qu’il s’agisse d’une mise en scène, d’un montage, d’un trompe-l’oeil, [le roman] dit vrai. »

En 25 ans de zapatisme, l’art est devenu un tremplin pour que des voix dissidentes portent de l’autre côté du mur.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.