L’héritage morcelé du zapatisme

Le zapatisme, parfois appelé néozapatisme et dont le nom fait référence à Emiliano Zapata (1879-1919), prône un mode de vie qui va au-delà des moeurs politiques et sociales du pays.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le zapatisme, parfois appelé néozapatisme et dont le nom fait référence à Emiliano Zapata (1879-1919), prône un mode de vie qui va au-delà des moeurs politiques et sociales du pays.

Le 1er janvier 1994, l’Ejército zapatista de liberación nacional surgit avec un « ¡ Basta ! ». Incarné par le commandant Marcos et sa cagoule, le mouvement zapatiste exprime le ras-le-bol contre une réforme agraire jamais achevée et une violence institutionnalisée envers les autochtones. Le Devoir est allé voir 25 ans plus tard si ce mouvement a pu faire bouger les choses.

Après des heures à traverser collines et montagnes, le dernier kilomètre vers San Pedro Cotzilnam, communauté autonome et zapatiste de la municipalité d’Aldama, nous réserve une surprise : un convoi policier. Les forces de l’ordre sont rares sur les routes du Chiapas. Surtout en territoire zapatiste, où elles n’ont pas d’emprise.

« San Pedro est autonome. Nous n’en avons pas le contrôle. Mais on nous autorise à la traverser », explique le commandant de la patrouille ornée de la devise « Protéger et servir ». Pour remplir sa mission à Cocó, communauté voisine non zapatiste — et non autonome —, la « police préventive » doit négocier ses passages.

Le zapatisme, parfois appelé néozapatisme et dont le nom fait référence à Emiliano Zapata (1879-1919), figure de la Révolution mexicaine (1910-1920), prône un mode de vie qui va au-delà des moeurs politiques et sociales du pays. L’autonomie des peuples autochtones forme le socle du discours. Les zapatistes refusent l’aide gouvernementale, exploitent leurs terres, gèrent leurs écoles, veillent à leur santé…

Depuis la rébellion de 1994, deux Chiapas cohabitent en se partageant pauvreté et violence. Dans cet État rural, pluriel (12 langues reconnues) et le plus pauvre du Mexique, les revendications zapatistes ont donné naissance, en 25 ans, à une cohabitation complexe, comme celle à Aldama. Les populations autonomes s’entremêlent avec celles qui se désignent progouvernementales, ou de gobierno. Le visiteur ne s’en rend compte que lorsqu’un panneau fait main l’en avise.

« Lento, pero avanzo » (lentement, mais j’avance) : la peinture murale et son slogan annoncent un caracol (« escargot »), enclave zapatiste dont l’accès est fortement contrôlé. Il en existe cinq, de ces zones apparues en 2003, qui servent aux rassemblements politiques ainsi que de sites pour les cliniques de santé, les écoles et… les boutiques de souvenirs.

Pionnier de l’altermondialisme, le zapatisme suscite la curiosité, et un caracol peut attirer un midi des enseignants mexicains venus préparer une visite scolaire, des journalistes québécois et un couple de touristes néo-zélandais.

Vue de l’intérieur

Le caracol d’Oventic est le plus accessible, par sa proximité avec San Cristóbal de las Casas, coeur touristique du Chiapas. Il faut montrer patte blanche avant d’être autorisé à y entrer, mais tout le monde est le bienvenu : les zapatistes, célèbres par la cagoule qui protège leur identité, aiment se donner en exemples.

Oscar, notre hôte cagoulé en ce calme dimanche, habite une communauté autonome des environs. Il passe une semaine sur deux à Oventic, à faire le guide. Sa langue maternelle est le tsotsil, et il parle un espagnol simple, cherchant parfois ses mots. De toute évidence, il est plus à l’aise avec les grandes lignes officielles qu’avec des réponses à développer.

Les établissements scolaires accueillent parfois les étrangers — « comme chez vous », précise Oscar. Ils viennent là pour apprendre l’a b c du zapatisme. Les vrais écoliers font une quinzaine de jours ici, une quinzaine de jours chez eux. Les dortoirs leur sont destinés, les cuisines aussi. Ce qui se mange au caracol provient du caracol, dit le guide, à la vue d’une chèvre.

L’immense terrain est dominé par une estrade, au bout du sentier central. C’est là que les leaders tiennent leurs discours. Devant la scène, un terrain de basketball. Personne n’y joue, mais son usure prouve qu’il n’est pas que décor. La cible au-dessus du panier ? L’étoile rouge zapatiste.

Le zapatisme n’est pas exempt de paradoxes. Dans une boutique, les t-shirts aux motifs révolutionnaires côtoient ceux aux emblèmes capitalistes. « Nous aussi aimons en acheter », répond l’employé devant un t-shirt Tommy Hilfiger.

Un autre monde viable

Lors du soulèvement de 1994, l’État mexicain riposte violemment. Les combats durent onze jours et aboutissent, en 1996, aux accords de San Andrés. Qui ne se concrétisent pas. Lié à l’activisme paysan des années 1970 apparu au Chiapas et ailleurs en Amérique latine, le zapatisme s’organise dès lors seul.

Le projet zapatiste, cet « autre monde viable » dans lequel « le peuple commande et le gouvernement obéit », repose sur une dynamique à l’horizontale. Aux yeux d’Alejandro Reyes, un non-autochtone fondateur de Radio Zapatista, média d’information en ligne, le modèle basé sur la Junta de buen gobierno (JBG) [« Conseil du bon gouvernement »] est l’un « des plus beaux cas de démocratie non représentative ».

Chaque caracol, doté de sa JBG, est l’épicentre des « municipalités autonomes rebelles zapatistes » (MAREZ). Des MAREZ, il y en aurait moins de quarante, mais des centaines de communautés zapatistes existeraient en dehors d’elles. Il est difficile de le préciser, tant l’autonomie ne couvre pas un espace continu et précis. C’est ce qui fait dire à Marco Estrada, chercheur du Colegio de México, que l’ensemble du mouvement occupe « un territoire plus imaginaire que géographique », dont l’influence n’atteint parfois qu’une minorité de gens.

Dans ce système, les porte-parole de l’EZLN, hier Marcos, aujourd’hui Moises, ne sont que des subcomandantes. Les comandantes, ou la comandancia, elle, se compose de civils. Officiellement, le mouvement a déposé les armes, mais l’EZLN conserve son autorité.

Dilapidation d’argent

Pour Marco Estrada, le zapatisme est « paradoxal ». Celui qui a dirigé le livre Los indígenas de Chiapas y la rebelion zapatista (2009) estime que l’attitude antigouvernementale des zapatistes les a poussés à « une dépendance envers les groupes étrangers sensibles à leur cause, dont le financement provient des gouvernements et agences internationales ».

Selon le chercheur, n’eût été l’aide étrangère, les zapatistes du Chiapas vivraient dans une situation précaire. Le reste de la population, d’après ses observations, n’a pas été plus choyé.

« Beaucoup d’argent a été dépensé par l’État pour neutraliser l’influence des zapatistes, mais une bonne partie a été perdue dans la corruption », affirme-t-il.

Une opinion qu’il n’est pas le seul à avancer. La voix semble fatiguée, mais ni l’âge ni la peur n’ont raison de Concepción Villafuerte. Depuis le décès de son mari, c’est elle, la plume de La Foja Coleta, média alternatif préoccupé par la réalité autochtone. On a contacté la dame sur la base de ses faits d’armes : elle a été la première à relayer la déclaration de guerre de 1994.

Plus d’une fois menacée de mort, Concepción Villafuerte se déplace escortée par son petit-fils. Notre rendez-vous ne fait pas exception. Elle affirme ne pas être une sympathisante zapatiste. Ni le contraire. C’est la véracité de ses articles — sur la corruption et la violence — qui dérange, dit-elle.

« Qu’a donné le zapatisme ? Rien. Au contraire, on se fait piller », clame la reporter.

Selon elle, les fonds publics ont servi à enrichir les fonctionnaires, à armer des groupes clandestins, à imposer des projets de grande échelle. « Et les pauvres sont encore pauvres. »

La prise de pouvoir à Mexico en décembre 2018 par un politicien progressiste, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), avait donné espoir à ceux qui souhaitent la reprise du dialogue. Après six mois de présidence, la plupart déchantent déjà, à l’instar de Marco Estrada.

« Je ne crois pas qu’AMLO et l’EZLN s’affronteront, dit-il. Mais il n’y aura pas de rapprochement non plus. Le gouvernement a opté pour faire semblant de consulter les autochtones. Une autre occasion ratée. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.