La fierté retrouvée des autochtones

Visite de l’école autochtone et bilingue de Las Ollas, village tsotsil et non zapatiste de 1000 âmes
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Visite de l’école autochtone et bilingue de Las Ollas, village tsotsil et non zapatiste de 1000 âmes

Lorsque les zapatistes ont pris d’assaut l’hôtel de ville de San Cristóbal de las Casas, la municipalité n’était pas encore une destination hautement touristique. Elle était régie par des us d’une autre époque. Un autochtone devait descendre du trottoir pour laisser passer un non-autochtone. Et incliner la tête.

« San Cristóbal ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans [le soulèvement de 1994], jure Alessandro Zagato, Coleto et adhérent zapatiste. C’était une ville pratiquement fermée, avec un système proche de l’apartheid. »

On ne voit plus une telle attitude en 2019. Certes, San Cristóbal s’est embourgeoisée, est devenue une ville de touristes. Mais personne ne descend plus du trottoir par obligation.

Y a-t-il un avant et un après 1994 ? Les Coletos — les habitants de San Cristóbal — en sont convaincus. Même située hors des zones zapatistes, leur ville s’est radicalement transformée. Pour le mieux. « Les Coletos étaient racistes, racistes, répète Gustavo Castro, de l’organisme politisé Otros Mundos. C’était un racisme puissant, mais aujourd’hui, les autochtones se sentent les plus forts. Cette fierté identitaire est une conséquence du zapatisme. »

Le coordinateur de l’OBNL estime que les autochtones du Chiapas ont gagné bien plus que de l’estime : une place dans le programme du pays. « L’EZLN n’est ni ouvrier ni syndical. Il est formé d’autochtones. Et personne ne les attendait là. On les assimilait culturellement ou on les oubliait. »

Lorsque le père Marcelo Pérez nous donne rendez-vous à la messe du lendemain, à 7 h, il ajoute aussitôt : « heure de Dieu ». Ici, dans Simojovel, municipalité connue depuis 45 ans pour son activisme paysan, la référence divine est de mise. L’heure avancée d’été est contraire aux racines locales.

De culture tsotsil, le père Marcelo est une vedette, tant il lutte aux côtés des peuples originarios. À l’instar du pape François, il le fait sous la cape de la théologie de la libération, branche de l’Église très à gauche et très branchée en Amérique latine.

« La désobéissance [de l’Église] est saine si elle se fait pour des questions de vie, de liberté, de justice », dit le curé qui, dans l’homélie ce matin-là, accuse l’armée d’être au service des grandes entreprises. Il le fait à ses risques. Depuis 2014, sa tête vaut 1 million de pesos. Ça ne l’empêche pas de proclamer ce qu’il estime être la vérité. Ou de porter la casquette zapatiste ornée d’une étoile rouge.

Tradition et modernité

Un manguier, un pommier, un avocatier… La cour familiale chez le producteur de café Lucio Manuel López est un petit paradis. Rustique, mais garni et fonctionnel, doté notamment d’un système maison pour récupérer et chauffer l’eau. La plantation de café, que l’homme a reprise de son père, est à quelques minutes de marche.

Depuis trois ans, Lucio Manuel López y a investi 200 000 pesos (près de 15 000 $). Il a réussi à diminuer la proportion d’ensoleillement de son terrain et s’est équipé pour torréfier son café. Le but : ne plus dépendre des distributeurs qui achètent sa production au prix de 25 pesos le kilo. Lui le vend le double.

« J’ai tout fait moi-même, avec mon argent. Tout. Je souhaite récupérer mon investissement cette année. Grâce à Dieu, ça s’annonce bien. »

Sa PME, Café Cotsilnam, est en fait une coopérative de plusieurs petits producteurs, dont l’alliance reprend en esprit la pensée zapatiste. Mais la fierté autochtone ne vient pas sans tiraillements. Pour vendre son café directement aux restaurants, Lucio Manuel López doit accepter machinerie, téléphonie et tout un arsenal de modernité.

« On doit préserver la connaissance de ce qui nous entoure. Nos ancêtres vivaient mieux, en se soignant avec les plantes et les arbres. L’alimentation n’était pas transformée, souligne le producteur, qui refuse de se dire pauvre. Je m’estime riche : j’ai du maïs, du frijol. Mais, oui, l’argent est parfois nécessaire. Nous voulons une télévision et des vêtements comme ceux que tu portes. »

L’insurrection zapatiste a apporté, croit-il, un sentiment d’autonomie et une forme de résistance chez les autochtones. Même chez lui, qui n’a pas adhéré au mouvement. « C’est difficile de résister, reconnaît-il, parce que les multinationales sont présentes et, tous, nous consommons leurs produits. »

Pour Leticia Pérez, du Frente estatal de mujeres indigenas de Chiapas, l’année 1994 est « un moment charnière, porté par des nouvelles idées ». « Ramona est un emblème, dit celle qui était adolescente à l’époque. On n’avait jamais entendu une voix de femme. »

La comandanta Ramona (1959-2006) est une figure clé du zapatisme, à la base notamment de la Ley revolucionaria de mujeres (1993). Son visage demeure parmi les plus reproduits, sa voix, parmi les plus écoutées. « Les femmes ne pourront marcher qu’une fois organisées ; seules, jamais » : cet énoncé de Ramona est à la base du féminisme de Leticia Pérez.

État multilingue

Plus grand que l’Abitibi, le Chiapas compte plus d’un million de locuteurs de langues autochtones. On y parle douze langues, dont onze de la famille maya. Sans compter celles qui ne sont pas reconnues. Si les années 1970 ont donné forme écrite à ces cultures de tradition orale, leur survie demeure fragile, sauf dans quatre cas — les cultures tsotsil, tseltal, chol et zoque, la non maya.

N’empêche, depuis 1994, de petites communautés linguistiques ont été découvertes, notamment par le Centro estatal de lenguas, arte y literatura indígena. L’organisme indépendant est un des rares nés des accords de San Andrés, signés en 1996 par le gouvernement mexicain et l’EZLN, mais mis de côté par la suite.

Le débroussaillage de Juan Vásquez, linguiste diplômé au Texas, est d’une autre nature : il entend diffuser une grammaire chol, sa langue maternelle, qu’il partage avec 200 000 personnes.

Le chol est riche en temps, en genres et en modes, explique le docteur en linguistique. Il possède aussi un nombre infini de manières de compter, selon qu’on désigne un animal, une forme géométrique, une matière souple… « C’est quelque chose qui se perd. »

Il est convaincu que l’avenir du chol dépend de l’enseignement au primaire d’une grammaire claire. Donc, des profs. « Or, on priorise la formation d’enseignants d’espagnol et de mathématiques », constate Juan Vásquez.

« Le manque d’enseignants est le principal problème. Ici, seulement deux sur onze parlent la langue des enfants », reconnaît Pedro Hernández, directeur de l’école bilingue de Las Ollas, village tsotsil et non zapatiste de 1000 âmes.

Difficile d’appliquer le principe d’une éducation en espagnol et en langue originaire, comme le prône un plan fédéral depuis les années 1980. « L’échec n’est pas total, précise néanmoins le directeur Hernández. Les enfants terminent le primaire en sachant lire. »

Zapatisme ou pas, le Chiapas polyglotte est réel. La différence, c’est qu’hier ça passait par la souffrance. Aujourd’hui, les autochtones s’affichent sans peur.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.