Violents heurts à Caracas

Pneus et véhicules enflammés sur la chaussée, jets de pierres, nuages de gaz lacrymogène: la situation restait très confuse, mardi, dans l’est de Caracas, a constaté l’AFP.
Photo: Boris Vergara Associated Press Pneus et véhicules enflammés sur la chaussée, jets de pierres, nuages de gaz lacrymogène: la situation restait très confuse, mardi, dans l’est de Caracas, a constaté l’AFP.

Une tentative de « coup d’État » menée par l’opposant Juan Guaidó a plongé le Venezuela dans une situation chaotique mardi. Mais tout porte à croire que l’opération Liberté aurait avorté faute « d’appuis de la communauté internationale », estiment des experts.

En matinée, le soulèvement d’un groupe de militaires semblait avoir sonné le glas du régime de Nicolas Maduro. Dans un coup de théâtre savamment orchestré, le leader historique de l’opposition, Leopoldo Lopez, était apparu libre dans une vidéo aux côtés de Juan Guaidó, président par intérim autoproclamé du Venezuela.

D’une voix commune, les deux leaders avaient appelé les civils et les militaires à lancer la dernière phase du renversement du régime socialiste de Nicolas Maduro. Leopoldo Lopez, arrêté pour avoir dirigé une précédente vague de manifestations, déclarait avoir été libéré de son assignation à domicile par des membres des forces de sécurité obéissant désormais aux ordres de Guaidó.

« Je veux dire au peuple vénézuélien : c’est le moment de descendre dans la rue et d’accompagner ces soldats patriotiques », avait-il lancé dans un élan de défiance.

Dans les heures suivantes, aux abords de la base militaire de La Carlota à Caracas, de violents heurts avaient opposé les forces de l’ordre fidèles au régime Maduro à des milliers de manifestants pro-Guaidó. Des nuages de gaz lacrymogènes enfumaient les rues de l’est de la capitale pendant que des cocktails Molotov et des pierres étaient lancés aux militaires. Un véhicule blindé a foncé sur un groupe de manifestants, laissant plusieurs personnes au sol. Au moins 69 personnes ont été blessées, dont au moins deux par balle.

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a affirmé que Nicolas Maduro — qui a qualifié l’événement de « tentative de coup d’État » — était prêt à s’envoler mardi matin pour Cuba, avant d’en être dissuadé par la Russie.

En fin de journée, un constat semblait toutefois s’imposer : la mutinerie restait circonscrite à un petit nombre de soldats, et la communauté internationale ne donnait pas son assentiment à la rébellion. « C’est très différent de ce qui s’est passé en janvier et février lorsque 55 pays ont appuyé ouvertement l’autoproclamation de Juan Guaidó comme président par intérim », analyse Marie-Christine Doran, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

Photo: Federico Parra Agence France-Presse Des militaires de la Garde nationale vénézuélienne ayant rejoint les rangs de l'opposant Juan Guaidó font feu dans les airs en tentant de repousser les forces loyales au président Maduro.

Même le groupe de Lima, dont fait partie le Canada et qui soutient activement Juan Guaidó, a offert un soutien timide à cette accélération de l’histoire. « Le groupe n’a pas offert un appui massif comme on aurait pu s’y attendre », estime Mme Doran.

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a exhorté « toutes les parties à éviter de recourir à la violence ». L’Union européenne a pesé ses mots. Dans un communiqué, la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, a déclaré : « Nous réaffirmons qu’il ne peut y avoir qu’une solution politique, pacifique et démocratique pour sortir des crises multiples qu’affronte le pays. »

« Les termes choisis ne sont pas anodins. Ça veut dire que ce qui se passe en ce moment, ce n’est pas démocratique », souligne Mme Doran.

De leur côté, les États-Unis et la Colombie ont appuyé la stratégie de Guaidó. Le conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, a fait valoir qu’il ne s’agissait pas d’« un coup d’État » et que « toutes les options » étaient sur la table pour les États-Unis, laissant planer le doute sur une intervention extérieure armée.

En fin de journée, le numéro 2 du pouvoir vénézuélien, Diosdado Cabello, a déclaré sur Twitter : « À cette heure-ci, les putschistes sont vaincus et en train de fuir dans des ambassades. »

Réfugiés dans des ambassades

Vingt-cinq soldats vénézuéliens auraient demandé l’asile à l’ambassade du Brésil à Caracas. Et l’opposant Leopoldo Lopez s’est réfugié dans l’ambassade du Chili à Caracas avec sa famille. L’apparente unité de Lopez et Guaidó affichée en matinée semblait donc avoir fondu au fil de cette journée où l’armée est restée fidèle à Maduro et la communauté internationale circonspecte. De crainte aussi peut-être que le pays sombre dans un bain de sang. « Lopez a pris le parti d’appeler au calme, alors que Guaidó continue d’appeler la population à prendre les armes », rapporte Mme Doran.

« Actuellement, c’est la fraction la plus aventureuse, la plus radicale et la plus violente de l’opposition qui souhaite un renversement par la rue », soutient pour sa part Ricardo Penafiel, professeur au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal. Et l’appel à la rébellion de Guaidó « risque d’avoir des conséquences », estime-t-il. « Si le régime Maduro s’était retenu pour l’instant d’arrêter Guaidó, celui-ci vient de se commettre un peu trop… »

Mardi soir, on ne savait pas où se trouvait Guaidó. De son côté, le président Maduro n’était pas apparu à la télévision ou en public de toute la journée.

Une nouvelle journée mouvementée se profile pour mercredi. En ce 1er mai, Juan Guaidó a appelé les Vénézuéliens à descendre massivement dans les rues pour « la plus grande manifestation de l’histoire du Venezuela ».

Avec l’Agence France-Presse et Associated Press