L’énigme du retour de Guaidó

Le président vénézuélien autoproclamé, Juan Guaidó (à gauche), serrant la main du président équatorien, Lenín Moreno, à Salinas, dimanche, dernière étape d’une visite régionale en Amérique du Sud.
Photo: Rodrigo Buendia Agence France-Presse Le président vénézuélien autoproclamé, Juan Guaidó (à gauche), serrant la main du président équatorien, Lenín Moreno, à Salinas, dimanche, dernière étape d’une visite régionale en Amérique du Sud.

Le chef de l’opposition et président autoproclamé du Venezuela, Juan Guaidó, a annoncé son retour lundi à Caracas à l’issue d’une courte tournée en Amérique du Sud. Il a appelé du même souffle la population à manifester dans tout le pays, laissant augurer un nouveau bras de fer avec le régime de Nicolás Maduro.

« J’annonce mon retour au pays. J’appelle le peuple vénézuélien à se rassembler dans tout le pays demain à 11 h » [10 h, heure du Québec], a écrit dimanche sur Twitter M. Guaidó. Le politicien de 35 ans, reconnu président par intérim du Venezuela fin janvier par une cinquantaine de pays — dont le Canada et les États-Unis —, a demandé à ses partisans de suivre « avec attention les comptes vérifiés » sur les réseaux sociaux pour s’informer des lieux de rassemblement. « Ça va bien, parce que nous sommes ensemble. Allez le Venezuela ! » a-t-il ajouté.

Juan Guaidó a bravé une interdiction de sortie du territoire vénézuélien en se rendant dans la Colombie voisine, puis au Brésil, au Paraguay, en Argentine et enfin en Équateur. Dimanche après-midi, il se trouvait toujours en Équateur alors que son agenda officiel avait annoncé son départ dans la matinée. Mais très peu de liaisons desservent désormais Caracas et les détails de son voyage n’étaient pas connus.

L’opposant s’était rendu clandestinement en Colombie il y a une dizaine de jours en traversant la frontière terrestre grâce à l’aide de « militaires complices », a-t-il affirmé. En compagnie de son épouse, il y a soutenu le passage d’une aide humanitaire — finalement restée bloquée — avant d’entreprendre sa tournée en Amérique du Sud, où il a été reçu en chef d’État.

Maduro face à un choix

Le Venezuela traverse depuis une quarantaine de jours une série de turbulences politiques en plus d’une violente crise économique. Le pays souffre d’une inflation estimée à 10 millions de pour cent par le FMI sur l’année, ce qui provoque de graves pénuries de produits de base et de médicaments.

Le retour au pays lundi de Juan Guaidó représente un défi pour le président Maduro. Ce dernier doit décider s’il l’arrête, au risque de provoquer une forte réaction internationale, ou s’il le laisse rentrer sans encombre, bravant son autorité. « S’il rentre et qu’ils l’arrêtent, ça risque de provoquer de fortes réactions au plan national et international. C’est un risque permanent pour Maduro », affirme à l’AFP l’analyste politique Luis Salamanca.

Si [Guaidó] rentre et qu’ils l’arrêtent, ça risque de provoquer de fortes réactions au plan national et international. C’est un risque permanent pour Maduro.

Nicolás Maduro a répété cette semaine qu’en tant que chef du Parlement, Juan Guaidó se devait de « respecter la loi » et que s’il rentrait au pays, il devrait « rendre des comptes à la justice ». M. Guaidó fait l’objet d’une enquête pour « usurpation » de pouvoir. Il est à ce titre interdit de sortie du territoire et a vu ses avoirs gelés, même s’il n’a pas jusqu’à présent été formellement accusé par la Cour suprême.

« Il doit rentrer pour continuer de faire pression de l’intérieur, même si le soutien international dont il bénéficie est énorme. Nous sommes face à une situation très délicate et chaque minute qui passe nous rapproche d’un dénouement qui — on l’espère — ne sera pas catastrophique », soutient à l’AFP Eufracio Infante, avocat de 64 ans et professeur d’histoire.

De son côté, l’opposant avait déjà annoncé qu’il rentrerait « malgré les menaces ». Les États-Unis et les pays du Groupe de Lima (13 pays de la région et le Canada, qui le soutiennent) ont exprimé leurs préoccupations concernant sa sécurité.

Mises en garde

Dimanche soir, l’Union européenne a de nouveau mis en garde sur Twitter contre toute intervention sur la personne de l’opposant : « Toute atteinte à la liberté, la sécurité ou l’intégrité personnelle de @jguaido constituerait une escalade des tensions et serait fortement condamnée. »

Le gouvernement américain, qui n’écarte pas une intervention militaire dans le pays, a aussi prévenu que s’il arrivait quelque chose à M. Guaidó, « il y aurait des conséquences ».

« Guaidó a pris tellement d’ampleur politiquement, que Maduro ne peut plus le toucher à la manière des « chavistes » [partisans de l’ex-président Hugo Chávez], le mettre sous pression, le harceler et l’obliger à fuir », estime Luis Salamanca.

Président du Parlement, que domine l’opposition, Juan Guaidó s’est proclamé président par intérim le 23 janvier et a déclaré M. Maduro « usurpateur » en raison des soupçons de fraudes qui pèsent sur l’élection de ce dernier à un deuxième mandat.

Depuis, il a convoqué plusieurs manifestations de soutien qui ont fait une quarantaine de morts et des centaines de blessés, selon les ONG.

Le président du Chili, Sebastián Piñera, a reproché dimanche à sa prédecesseure, Michelle Bachelet, actuelle présidente de la Commission des droits de la personne de l’ONU, de ne pas avoir condamné « la dictature de Maduro » et les atteintes aux droits de la personne commises au Venezuela.