Un calme trompeur s’est installé en Haïti

Cerilia Calix vend des légumes dans une rue de Port-au-Prince, le peu d’argent qu’elle en tirera est destiné à sa famille restée en région.
Photo: Jonathan Boulet-Groulx Cerilia Calix vend des légumes dans une rue de Port-au-Prince, le peu d’argent qu’elle en tirera est destiné à sa famille restée en région.

Le jugement est sans appel : « Si Jovenel ne part pas, il n’y aura pas de procès. Il doit partir par souci de moralité », tranche Gilbert Mirambeau, cinéaste haïtien et l’un des deux leaders du PetroCaribe Challenge. Le 14 août dernier, ce citoyen engagé a utilisé les réseaux sociaux pour partager la phrase suivante : « Où est l’argent de PetroCaribe ? », en référence au fonds vénézuélien d’aide au développement et aux subventions d’accès au pétrole dont le pays a tant besoin.

Cet appel est rapidement devenu viral, ayant été repris par des centaines de citoyens engagés, comme Pascale Solage, une activiste féministe rapidement devenue « Petro Challenger ». « C’est beaucoup plus qu’une phrase, c’est un mouvement qui cherche à mettre sur pied une réelle commission spéciale pour traiter de la question de la dilapidation des milliards de dollars du fond PetroCaribe. Cet argent, c’est chaque Haïtien, chaque Haïtienne qui devra le rembourser », insiste-t-elle.

M. Mirambeau poursuit : « Il faut transformer notre système de chaises musicales où une infime partie de la population s’échange le pouvoir. »

Le quartier Nérette, à Port-au-Prince, illustre à lui seul la crise que traverse le pays. Les rues du quartier sont calmes, les manifestations des derniers jours semblent avoir épuisé la population.

Cerilia Calix allonge son bras trop maigre pour vendre un poivron à une femme qui vient à son petit commerce de rue — des légumes déposés sur un sac de paille. La négociation n’a pas duré longtemps, toutes les deux savent que ce ne sont pas elles qui déterminent les prix courants. Cerilia fait habituellement 5 gourdes (0,08 $ au taux actuel) sur chaque produit. À la fin de l’année, elle espère toujours avoir accumulé assez d’argent pour aider sa famille qui vit en région. Arrivée à Port-au-Prince il y a quelques années, elle dort par terre dans le coin d’une petite maison du quartier, un petit espace prêté durant la nuit par une âme généreuse.

« Quand j’étais petite, cent gourdes nous permettaient de manger à ventre plein ! Maintenant, on ne pourrait même pas acheter le charbon pour cuire la nourriture. » Elle grignote un brocoli jauni, qu’elle ne vendra pas de toute façon. Les commerçantes de rue, à l’instar de Cerilia, ne mangent plus à leur faim chaque jour. Détresse psychologique, faiblesse physique, sommeil difficile, l’extrême pauvreté a des conséquences au quotidien sur cette frange de la population.

Lorsque Cerilia parle des anciens présidents du pays, chaque nom est accompagné de louanges. « Avec Martelly, c’était mieux. Avec Préval avant lui, on mangeait encore à notre faim. Et sous Aristide mes enfants allaient à l’école ! » Et puis elle ajoute, sourire moqueur comme pour cacher sa tristesse : « J’aurais dû rester dans le ventre de ma mère. »

Photo: Jonathan Boulet-Groulx Le Devoir Wisler Excellent

Wisler Excellent, lui, est assis sur sa moto, au coin d’une rue qui devrait être passante mais qui est déjà presque vide en cette fin d’après-midi. Conséquences psychologiques d’une semaine de manifestations. Tour à tour agent de sécurité, cultivateur, livreur de pizza, taxi-moto et même enseignant les soirs de semaine pour de jeunes étudiants de sa zone, Wisler ne chôme pas. « Dans ce pays, il faut savoir où on veut aller ! »

« Quand j’étais un enfant, dans les années 1980 et 1990, manger n’était jamais un problème. Bien sûr nous n’étions pas riches, mais en tant que paysans, nos récoltes nous permettaient de manger. Maintenant, nous mangeons à crédit. Et chaque mois nous essayons de rembourser ce que nous avons mangé. C’est normal ça ? » demande-t-il.

L’aîné d’une famille de cinq enfants, fils de paysans, élevé dans une montagne à l’est de Port-au-Prince, ce jeune homme de 33 ans ne croit pas que les gouvernements successifs soient des alliés du peuple, tous éloignés des préoccupations des jeunes. Mais contrairement aux manifestants, il ne croit pas non plus que le gouvernement de Jovenel Moïse doive partir : « On souffre de plus en plus, année après année. Peu importe qui est au pouvoir. Si bientôt l’État et la population ne s’assoient pas ensemble pour discuter, ce sera ingérable. Le feu qui chauffe sous les braises est toujours chaud », ajoute-t-il, pensif.

Les Haïtiens ont à plusieurs reprises délogé les dirigeants au pouvoir en prenant la rue comme ils le font maintenant. Pour Michel Soukar, écrivain, analyste politique et historien, ce que le peuple vit aujourd’hui est la conséquence directe d’un manque de volonté réelle des classes dominantes pour créer une société un peu plus juste et équilibrée. « Les gens ont raison de se révolter et de manifester. Ce n’est pas l’opposition politique qui met les gens dans les rues, ce sont les conditions de vie misérables. »

Le début de la faim

Michel Soukar rappelle qu’Haïti a reçu sa première aide d’urgence en 1954, après le cyclone Hazel qui a détruit une grande partie de la production locale. L’État s’est alors retiré de la production locale et de la paysannerie, dirigeant les paysans vers les villes. Un apport qui a servi de socle à la dictature des Duvalier. Puis, le régime militaire qui a suivi « a ouvert grandes les portes du néolibéralisme et du libre-échange », entraînant l’inondation du marché local par des produits alimentaires américains et internationaux, et la gourde dans une spirale.

Les méandres économiques d’Haïti se sont poursuivis au cours des années 1990 et 2000. Les gouvernements se succèdent en poursuivant les mêmes politiques économiques. « Les luttes d’influences rattrapent toujours les gens au pouvoir. En 2004, à la deuxième chute d’Aristide, il faut imaginer un pays affaibli au plus haut point », rappelle M. Soukar. Les années Préval et Martelly qui suivront ne changeront rien à la recette du pouvoir. « Et, toujours derrière, la communauté internationale, qui est soit impuissante, soit, plus souvent encore, complice de la destruction de l’État », se désole l’écrivain.

Cette résurgence de la crise n’est assurément que la pointe de l’iceberg. Une crise en devenir depuis bien longtemps. Michel Soukar renchérit, « La classe au pouvoir n’a peut-être jamais été aussi faible, mais je ne vois pas encore qui mènera la révolution jusqu’au bout. Nous n’en sommes pas là. Néanmoins, nous sommes à un carrefour dans l’histoire de notre pays. »