Ottawa ferme temporairement son ambassade en Haïti

Un manifestant à Port-au-Prince, mercredi. Depuis sept jours, les activités sont paralysées dans la capitale et plusieurs villes d’Haïti. Sept personnes ont perdu la vie, dont quatre par balles, dans les affrontements entre la police et les manifestants.
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse Un manifestant à Port-au-Prince, mercredi. Depuis sept jours, les activités sont paralysées dans la capitale et plusieurs villes d’Haïti. Sept personnes ont perdu la vie, dont quatre par balles, dans les affrontements entre la police et les manifestants.

Moins d’une semaine après le début des manifestations réclamant la démission du président haïtien, Jovenel Moïse, le Canada a fermé temporairement mercredi sa mission consulaire à Port-au-Prince en raison du chaos qui s’est installé dans les rues de la capitale. La situation reste toujours explosive dans ce pays où la colère populaire s’amplifie jour après jour face à des inégalités sociales insurmontables, à une corruption endémique et au silence du gouvernement.

« Je suis revenu d’Haïti fin janvier et j’y ai constaté l’état lamentable dans lequel se trouve la population, a indiqué au Devoir Samuel Pierre, professeur à Polytechnique à Montréal et président de l’Institut des sciences, des technologies et des études avancées d’Haïti (ISTEAH), un organisme établi à Cap-Haïtien qui cherche à mettre l’éducation scientifique au service du développement économique, politique et social du pays. Les jeunes éduqués n’ont pas d’emploi. Le chômage ne cesse d’augmenter depuis 25 ans, et ce, dans une culture politique qui ne se soucie pas de l’emploi et avec des politiciens qui gèrent avec les moyens dont ils disposent, souvent pour en abuser. Haïti est totalement inégalitaire, la richesse ne se crée pas pour être partagée et les gens se sentent livrés à eux-mêmes. Tous les ingrédients sont là pour une explosion sociale. »

En 2018, le taux de chômage était de 14 %, mais surtout de 36 % chez les 15-24 ans en Haïti, selon la Banque mondiale. C’est dans ce climat que les Haïtiens des quartiers populaires sont descendus dans les rues jeudi dernier à l’appel de l’opposition pour souligner le deuxième anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Jovenel Moïse. Le mouvement baptisé « Pays lock » a profité d’une intensification des frustrations après la publication le 31 janvier d’un rapport de la Cour des comptes sur le détournement des fonds du PetroCaribe prêté par le Venezuela à Haïti pour assurer le développement d’Haïti. D’anciens présidents et ex-ministres sont ciblés par ces révélations qui font état d’infractions aux lois sur les marchés publics, de fraude fiscale, de contrats accordés sans description des travaux ni échéancier ou de dépassements de coûts sans factures explicatives.

« Ce pays n’est pas gouverné, c’est un pays malade », a indiqué l’économiste haïtien Kesner Pharel. « Ce rapport nous ouvre les yeux sur l’état lamentable de la gestion des finances publiques. » Fin janvier, l’organisme Transparency International a fait reculer Haïti dans sa liste des pays les plus corrompus au monde, à la 161e place sur 180.

Haïti est totalement inégalitaire, la richesse ne se crée pas pour être partagée et les gens se sentent livrés à eux-mêmes. Tous les ingrédients sont là pour une explosion sociale.

 

Au septième jour de la paralysie totale des activités de Port-au-Prince et de plusieurs autres villes du pays, la tension était encore vive mercredi dans les rues, où, depuis le début de la semaine, sept personnes ont perdu la vie, dont quatre par balles, dans les affrontements entre la police et les manifestants. Voitures incendiées, magasins pillés, barricades… Affaires étrangères Canada a réitéré son appel à la prudence en invitant les Canadiens à ne pas effectuer de voyages non essentiels en Haïti, « en raison des troubles civils qui sévissent à travers le pays ».

Ottawa a indiqué que l’évaluation des risques allait continuer à se faire « dans les prochains jours afin de [s’]assurer que nos diplomates et leurs familles sont en sécurité », a indiqué Richard Walker, porte-parole d’Affaires mondiales Canada, en refusant toutefois de préciser si la fermeture de l’ambassade allait se poursuivre dans les prochains jours et si une évacuation des familles de son personnel était envisagée.

Washington a ordonné mardi au personnel diplomatique de l’ambassade des États-Unis de faire quitter le territoire à leurs enfants. Dans son communiqué, le département d’État dit approuver également le départ du personnel non essentiel et des membres adultes des familles de son personnel en poste en Haïti.

« Le pays est dans une impasse », assure M. Pierre, qui peine à voir une sortie de crise à moyen ou court terme. Haïti ne cesse de s’enfoncer dans sa précarité et dans ses inégalités depuis trop longtemps, dit l’homme en rappelant que le dernier budget haïtien consacre une part plus grande au fonctionnement du Parlement et aux salaires des députés (5,1 %) qu’aux services de santé à la population (4,1 %), qui pourtant, selon lui, devraient être une priorité. « Chaque fois que les citoyens descendent dans la rue, on arrive avec des solutions palliatives qui ne s’attaquent pas au problème de fond. On ne peut pas résoudre ce problème avec un coup de baguette magique qui va faire partir le président. Il faut travailler sur la mise en place d’institutions qui garantissent la démocratie, sur la lutte contre la corruption, sur la création d’emplois et le faire non plus en passant par les raccourcis habituels, mais en en cherchant des solutions pragmatiques dans la réflexion et l’originalité. »

Selon la Banque mondiale, près de 60 % de la population d’Haïti vit en dessous du seuil de pauvreté, fixé en deçà de 2,41 $ par jour. Un quart se trouve sous le seuil de pauvreté extrême (situé à 1,23 $ par jour).

Avec l’Agence France-Presse

Des touristes québécois coincés dans leur hôtel

Plusieurs dizaines de touristes québécois se trouvent confinés dans un hôtel de la Côte des Arcadins, en Haïti ; les violences qui secouent le pays les empêchent de se rendre à l’aéroport de Port-au-Prince afin de rentrer chez eux.

L’hôtel est situé à environ 75 km au nord de la capitale d’Haïti. La route 1, la seule qui relie l’établissement à l’aéroport, est jugée extrêmement dangereuse et les gens ne s’y aventurent pas.

«C’est vraiment inquiétant», a confié Marie-Christine Remy, une résidante de Sherbrooke dont la mère et son conjoint se trouvent parmi le groupe, lors d’une entrevue téléphonique avec La Presse canadienne.

« J’ai appelé le gouvernement du Canada et eux m’ont dit que c’était mieux de rester à l’hôtel, qui est plus sécuritaire. Ce sont surtout les routes qui sont plus dangereuses. »

Le transporteur aérien Air Transat assure que ses liaisons aériennes entre Québec et Haïti se font normalement. Il reconnaît toutefois être incapable d’assurer le déplacement sécuritaire de ses clients de l’hôtel vers l’aéroport.

Cependant, d’autres compagnies aériennes ont pris des mesures afin de transporter leurs clients de l’hôtel à l’aéroport par hélicoptère, ce qu’Air Transat a refusé de faire jusqu’ici.

Mme Rémy a raconté que sa mère et son conjoint ont tenté de faire de même avec leurs propres moyens après avoir été incapables de prendre leur avion dimanche dernier, comme prévu.

« Ma mère a essayé de louer un hélicoptère de ses propres moyens et l’hélicoptère est arrivé trop tard. Ils avaient manqué leur avion. Ils n’ont pas voulu prendre l’hélicoptère pour se rendre à l’aéroport et être pris là sans pouvoir prendre un avion, alors ils sont restés à l’hôtel. »

Employés rapatriés

Par ailleurs, la Ville de Montréal a décidé de rapatrier un groupe d’employés qui étaient en Haïti pour soutenir les autorités locales dans un programme de formation sur la perception de taxes foncières.

L’annonce de leur rapatriement a été faite jeudi matin par la mairesse Valérie Plante, qui a reconnu que la décision n’avait pas été facile à prendre dans un contexte où l’on souhaite soutenir le peuple haïtien et, surtout, ne pas contribuer à l’instabilité.

Par contre, un contingent de policiers du Service de police de la Ville de Montréal qui se trouve sur place entend y demeurer.

Depuis environ une semaine, Haïti est en proie à de violentes secousses sociales, des manifestants réclamant le départ du président haïtien Jovenel Moïse pour de multiples raisons. Les manifestations ont jusqu’ici coûté la vie à plusieurs protestataires et de nombreuses activités sont paralysées en raison du mouvement soulevé par la colère populaire.

La Presse canadienne