Venezuela: l’aide humanitaire comme nerf de la guerre

Un migrant vénézuélien manifestait, lundi, contre le gouvernement Maduro à La Parada, près de Cúcuta en Colombie.
Photo: Fernando Vergara Associated Press Un migrant vénézuélien manifestait, lundi, contre le gouvernement Maduro à La Parada, près de Cúcuta en Colombie.

Face à la grave crise économique qui touche les Vénézuéliens, les ONG et la communauté internationale craignent que leur aide ne soit instrumentalisée par Guaidó ou Maduro.

Les chiffres ne viennent pas des mêmes sources ni ne couvrent la même période. Mais tous brossent un tableau sinistre de la situation économique et, par ricochet, humanitaire du Venezuela. Le PIB ? Amputé de moitié depuis 2013 et de 18 % pour la seule année dernière, selon le Fonds monétaire international. L’inflation ? Hors de contrôle, supérieure à 1 000 000 % fin 2018, elle pourrait atteindre 10 000 000 % d’ici à la fin de l’année.

« Quel que soit l’indicateur socio-économique retenu, le Venezuela est dans une position similaire ou pire que celle des pays qui ont connu des conflits violents », résumait la Brookings, think tank basé à Washington, dans un rapport publié en octobre.

Indicateurs alarmants

Devant l’aggravation de la situation, le régime de Caracas ne publie plus, ou presque, de statistiques officielles. En 2014, un consortium d’universités vénézuéliennes a lancé un projet visant à documenter annuellement les conditions sociales dans le pays. Baptisé Encovi, pour « Enquête sur les conditions de vie », cette étude porte sur une vaste palette d’indicateurs : revenus, nutrition, éducation, sécurité, logement.

Selon la version la plus récente, qui a un an, 87 % des foyers vivaient en dessous du seuil de pauvreté en 2017, contre 48 % en 2014. 89,4 % des familles déclarent manquer d’argent pour acheter à manger. Conséquence : les Vénézuéliens ont perdu 11 kilos en moyenne en 2017.

Le secteur de la santé est l’un des plus durement affectés même si, là encore, les chiffres se font rares. En mai 2017, le président Nicolás Maduro limoge la ministre de la Santé, dont les services viennent de publier des statistiques (les premières en deux ans) montrant une forte hausse, en 2016, des cas de mortalité maternelle (+ 66 %) et infantile (+ 30 %). D’après la Fédération pharmaceutique du Venezuela, plus de 80 % des médicaments sont introuvables dans le pays. Et au printemps, une enquête commandée par l’Assemblée nationale a conclu que 79 % des hôpitaux étaient privés d’eau potable.

Si Maduro accepte de laisser entrer l’aide, il reconnaît l’échec de sa politique. S’il refuse, il risque un rejet généralisé de la communauté internationale.

 

Selon Juan Guaidó, « entre 250 000 et 300 000 Vénézuéliens risquent de mourir » de malnutrition ou faute de médicaments. Ce sont eux (enfants de moins de cinq ans, personnes âgées, femmes enceintes, malades chroniques) qui doivent bénéficier en priorité de l’aide humanitaire d’urgence que le président par intérim autoproclamé tente de mettre en place, notamment avec l’appui des États-Unis.

Mardi, le Parlement présidé par Guaidó a approuvé un plan pour la distribution de vivres et de médicaments depuis la Colombie et le Brésil. Des premiers colis de l’USAID, l’Agence américaine pour le développement international, sont arrivés en Colombie, où ils sont stockés dans la ville frontalière de Cúcuta. Mercredi, Guaidó a assuré qu’une première cargaison d’aide entrerait au Venezuela cette semaine, pour y être distribuée à 20 000 personnes et cinq hôpitaux.

Mais rien, pour l’heure, ne garantit que les convois pourront franchir la frontière. Mercredi, le pont de Tienditas, qui relie Cúcuta à la localité vénézuélienne d’Ureña, a été fermé par l’armée, fidèle à Maduro, qui martèle que son pays n’a « pas besoin de demander l’aumône ».

Dans le camp de Guaidó, on estime que ce bras de fer peut s’avérer payant pour faire plier Maduro et l’armée. Un point de vue partagé par Diego Area, chercheur à l’Atlantic Council : « Si Maduro accepte de laisser entrer l’aide, il reconnaît l’échec de sa politique. S’il refuse, il risque un rejet généralisé de la communauté internationale pour aggraver la crise dans laquelle est plongé son peuple. »

Les ONG marchent sur des œufs

Faire de l’aide un motif d’affrontement n’est toutefois pas sans risque. « La situation humanitaire a pris ces derniers jours une tournure très politique, et c’est tout ce que nous voulons éviter », confie ainsi une diplomate onusienne. Pour l’ONU, le gouvernement de Maduro demeure l’interlocuteur légitime, celui qui leur permet d’opérer dans le pays. En coulisses, le bras humanitaire de l’ONU cherche à convaincre Caracas d’autoriser une présence renforcée sur son territoire. Une source diplomatique à New York parle d’un « léger progrès », dans un contexte « très polarisé ».

« Face à une situation très critique et qui se dégrade de jour en jour, le principal défi des Nations unies est de renforcer leur réponse humanitaire sur place, tout en évitant le risque d’instrumentalisation par l’une ou l’autre partie. C’est la ligne de crête étroite que doit emprunter l’ONU », résume l’ambassadeur de France à l’ONU, François Delattre.

Confrontées à un défi identique, les ONG étrangères marchent, elles aussi, sur des oeufs. « Les visas et la sécurité de nos équipes dépendent des autorités de Caracas », explique un cadre d’une organisation européenne. Pas question, dans ce contexte, de prendre parti. En attendant que le blocage politique se dénoue, l’aide risque donc de se concentrer à l’extérieur du Venezuela, d’où fuient toujours, estime l’ONU, plus de 5000 personnes par jour.