L’armée doit se ranger du côté de Guaidó, dit le Groupe de Lima

La ministre canadienne des Affaires étrangères discute avec son homologue d’Argentine, Jorge Marcelo Faurie, tandis que l’ambassadrice des États-Unis au Canada, Kelly Craft, lui met les mains sur les épaules. La photo a été prise lundi alors que le Groupe de Lima se réunissait à Ottawa pour chercher une solution à la crise qui secoue le Venezuela.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne La ministre canadienne des Affaires étrangères discute avec son homologue d’Argentine, Jorge Marcelo Faurie, tandis que l’ambassadrice des États-Unis au Canada, Kelly Craft, lui met les mains sur les épaules. La photo a été prise lundi alors que le Groupe de Lima se réunissait à Ottawa pour chercher une solution à la crise qui secoue le Venezuela.

Le Canada et ses alliés demandent à l’armée vénézuélienne de délaisser le dictateur Nicolás Maduro et de se ranger derrière son opposant, Juan Guaidó. Mais la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, se défend de fomenter par le fait même un coup d’État, comme l’en accusent certains au pays.

« Au cours des deux dernières années, le monde a assisté avec une grande inquiétude au déclin du Venezuela, qui a sombré dans le chaos sous le régime de Nicolás Maduro », a dénoncé la ministre Freeland, qui accueillait lundi les ministres des Affaires étrangères de 12 pays d’Amérique latine et des Caraïbes afin de discuter de la crise politique dans le pays.

Au terme de leur rencontre, le Groupe de Lima a convenu d’appeler les Forces armées nationales du Venezuela à se montrer loyales au président intérimaire, Juan Guaidó, que le Canada et ses alliés ont reconnu comme légitime. Un tel changement d’allégeance de l’armée permettrait notamment à l’aide humanitaire dont les Vénézuéliens ont gravement besoin d’être acheminée à l’intérieur des frontières vénézuéliennes — contrairement à la situation actuelle.

Les 13 pays de l’hémisphère ouest ont cependant confirmé qu’ils s’opposaient à une possible intervention militaire, évoquée par les États-Unis, et qu’ils souhaitaient plutôt une sortie de crise « pacifique et diplomatique, sans recours à la force ».

L’appui du groupe à Juan Guaidó a en outre été bonifié, les pays accueillant carrément le président intérimaire au sein de leur organisation. M. Guaidó s’est adressé au groupe par le biais d’une vidéo diffusée au début de la rencontre.

Les discussions internationales ont été accompagnées d’un engagement du Canada à verser 53 millions de dollars en aide humanitaire. La crise vénézuélienne a fait trois millions de réfugiés, qui ont fui le pays, où sévissent d’importantes pénuries de vivres et de médicaments. L’essentiel de l’enveloppe canadienne ira cependant aux pays voisins, en Colombie et au Pérou, puisque l’aide ne peut entrer au Venezuela. Aucun argent ne sera versé directement au gouvernement vénézuélien. « C’est sûr qu’il faut un environnement beaucoup plus stable, pour qu’on travaille directement et qu’on transfère des fonds directement à un gouvernement », a expliqué la ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau.

Justin Trudeau n’a pas ménagé ses critiques à l’endroit de Nicolás Maduro à l’ouverture de la rencontre, lundi matin, en dénonçant la « prétention illégitime au pouvoir du régime Maduro, suite à des élections frauduleuses en mai dernier ». « Depuis des années, nous avons été témoins de l’effondrement de la démocratie au Venezuela et d’une dictature qui est prête, pour maintenir le pouvoir, à avoir recours à la force, la peur et la coercition, a accusé Justin Trudeau. La violation des droits de la personne et le mépris absolu de la primauté du droit dont a fait preuve le régime ont été à la fois inexcusables et inacceptables. »

Les États-Unis, l’Union européenne et sept pays européens ont eux aussi, au cours des derniers jours, reconnu l’opposant, et président de l’assemblée législative, Juan Guaidó comme président intérimaire du Venezuela. La Russie, la Chine et la Turquie maintiennent leur appui à Nicolás Maduro.

Fausse route diplomatique ?

Mais alors que le gouvernement canadien tente de reprendre son rôle de pacificateur avec cette crise, sa position ne fait pas l’unanimité au pays. À peine la ministre Freeland avait-elle entamé sa conférence de presse, pour clore la rencontre, que deux manifestantes l’ont interrompue en criant : « Hands off Venezuela » (« Ne touchez pas au Venezuela »).

Une quarantaine de personnes ont également manifesté devant les bureaux du premier ministre. L’organisateur de la manifestation, Pierre Leblanc, estime que les élections ayant porté Nicolás Maduro au pouvoir sont « absolument légitimes » et que beaucoup des aléas économiques vécus au Venezuela découlent plutôt des sanctions internationales.

Le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui rassemble 680 000 fonctionnaires, a quant à lui accusé le gouvernement fédéral de soutenir un coup d’État de Juan Guaidó et de « s’ingérer dans le processus démocratique et la souveraineté du peuple vénézuélien ». Le SCFP reprochait au fédéral, par voie de communiqué il y a dix jours, de se ranger « du côté d’un chef autoproclamé » et « du côté de Donald Trump et de la politique étrangère ».

Une critique qu’a rejetée la ministre Freeland, en martelant que « rien ne peut être plus faux ». « Il est très important de comprendre qu’il [Juan Guaidó] tire sa légitimité du fait qu’il préside l’Assemblée nationale, qui est le seul organe légitimement démocratique qu’il reste encore au Venezuela », a-t-elle insisté.

Une lecture partagée par l’ancien ambassadeur canadien à Caracas Ben Roswell. Le coup d’État, réplique-t-il, c’est celui commis par Nicolás Maduro à l’été 2017 lorsqu’il a créé une assemblée constituante afin de contourner l’assemblée législative, qui était contrôlée par l’opposition. L’élection présidentielle du mois de mai était quant à elle « microgérée par le président, afin d’assurer sa réélection » en envoyant ses principaux opposants en prison, relate au Devoir M. Roswell, qui a été ambassadeur de 2014 à 2017 et qui préside aujourd’hui le Conseil international du Canada.

La Constitution du Venezuela prévoit que, dans l’éventualité d’un président illégitime, le président de l’assemblée législative soit désigné président intérimaire le temps d’organiser une élection dans un délai de 30 jours. C’est ce que réclame le Groupe de Lima. « Quand on dit qu’on devrait laisser le soin aux Vénézuéliens de choisir, c’est exactement ce que le Canada est en train de dire », plaide M. Roswell.

Mais le politologue de l’Université de Montréal Philippe Faucher ne voit pas l’intervention des pays occidentaux du même oeil. « Ce à quoi le Canada participe actuellement, c’est ce qu’on appelle un coup d’État institutionnel, dit ce spécialiste des régimes politiques d’Amérique latine. M. Guaidó n’a pas davantage de légitimité [que Nicolás Maduro], sur le plan institutionnel, pour se proclamer président. »

Au Parlement fédéral, si la décision d’Ottawa de reconnaître très rapidement Juan Guaidó n’a pas fait l’unanimité au départ, elle rallie de plus en plus de partis.

Le NPD avait dénoncé l’appui canadien il y a deux semaines, en sommant Ottawa de ne « pas suivre l’exemple de la politique étrangère des États-Unis, particulièrement son long historique d’ingérence au service de ses propres intérêts dans la région ».

Aujourd’hui, reconnaissant que plusieurs pays européens imitent le Canada après que leur ultimatum pour la tenue d’une élection n’a pas eu d’effet, le NPD n’est plus aussi catégorique. « Maintenant, je suis capable de vivre avec cette position, mais je n’aime pas la façon, le processus par lequel cela s’est fait », nuançait lundi la porte-parole du parti en matière d’affaires étrangères, Hélène Laverdière, en accusant le Canada de s’être rangé « trop vite ».

Du côté bloquiste, on refuse de poser un jugement, positif ou négatif. Le député Mario Beaulieu se limite à dire que « ça prend une élection le plus rapidement possible » et qu’il faut « mettre de la pression » — mais pas militaire — pour que cette élection ait lieu.

Le Parti conservateur continue d’appuyer Ottawa, tout comme Maxime Bernier, à la tête du Parti populaire, parce que Nicolás Maduro incarne à son avis « un gouvernement socialiste à l’extrême ».

6 commentaires
  • Gilles Tremblay - Inscrit 5 février 2019 04 h 29

    Aide humanitaire, pourquoi faire ?

    Dans un pays bourré de pétrole et de politiciens tout aussi crasseux, y verser 53 millions me rappelle tristement Haïti et ses Tontons Macoute des Duvalier qui empochaient l'aide humanitaire pour botter le popotin des pauvres haïtiens qui en auraient eu de besoin pour rester en vie. De l'aide humanitaire, Monsieur Trudeau, les mouroirs du Québec, dans lesquels nos grands-parents et parents pourrissent dans leurs couches bourrés de merdes et pisses, ligotés dans leurs lits et dans leurs excréments, comme de vulgaire saucissons avarié, en auraient urgemment de besoin.

  • Françoise Labelle - Abonnée 5 février 2019 07 h 00

    Justin et Bolsonaro, copains?

    Il est dommage qu'on ne puisse commenter l'article «Comprendre la crise au Venezuela» du Devoir dans lequel le professeur Faucher donne une réponse à la question pertinente mais généralement ignorée: «Qu'est-ce que Gualdo fera de mieux?»
    Sa réponse: pas grand chose dans l'état actuel des choses.
    Le Venezuela est une mono-économie dépendante du pétrole. Le pays est d'abord frappé par la crise financière américaine mondialisée de 2008, si vite oubliée. Et en 2014, les prix du pétrole ont chuté.
    Soit les prix remonteront avec le successeur pro-américain de Maduro, soit ils resteront ce qu'ils sont ou déclineront. Ce qui compte, c'est que le Venezuela dépende des USA.
    Si les prix remontaient magiquement avec Gualdo, on pourrait toujours se demander s'il n'y avait pas manipulation des prix à des fins politiques. Ce qui est évidemment absolument impossible dans le libre marché du pétrole, la gestion de l'offre la plus profitable dont M.Populaire ne parle jamais.

    Ce qui est sûr, c'est qu'on fait partie des pays de droite ou de centre-droite qui s'alignent sur les USA. Inconditionnellement dans le cas du «groupe de Lima».

  • Gilles Théberge - Abonné 5 février 2019 10 h 17

    C’est à l’armée du Venezuela qu’il faut poser la question, pas à ce groupe d’inféodés aux dictats des USA, au nombre desquels la ministre des affaires étrangères du Canada.

    Il y a beaucoup de vidéos qui circulent sur le net, faisant état d’une thèse contraires à celle que soutient la ministre.

    Qui dit que la « fake news » n’est pas celle du gouvernement canadien?

  • Robert Morin - Abonné 5 février 2019 10 h 51

    J'aimerais qu'on m'explique...

    Je croyais que les États-Unis n'étaient pas «invités» au sein du Groupe de Lima. Étonnant de voir ici l'ambassadrice des États-Unis avec les «mains mises» sur Madame Freeland...Comme on dit, une image vaut mille mots!

    Et je déplore également qu'on ne parle que très peu des pays d'Amérique latine qui résistent à cette vague pro-Guaido, notamment la Bolivie et son président Evo Morales, pour lequel j'ai une très grande admiration. Et qu'en est-il de la position du Mexique? Silence radio sur ces sujets. Enfin, qui mènera une véritable enquête pour déterminer comment il se peut qu'un pays ayant de telles richesses naturelles puisse sombrer ainsi dans la misère? Les causes sont-elles internes au pays ou résultent-elles d'une grande manoeuvre d'embargo décrétée par des intérêts extérieurs au Venezuela?

  • Michaël Lessard - Abonné 5 février 2019 13 h 34

    Si on ignore le reste du monde et l'ONU...

    Primo, il y a eu des élections en mai dernier, que l'opposition a refusées (elles avaient certainement ses raisons, mais ce n'est pas du tout une simple dictature!). C'est un conflit politique difficile, quoique dise les propagandistes, «nos» médias et un professeur tout aussi biaisé...

    La majorité au sein du Conseil de sécurité de l'ONU, et de l'ONU tout court, exige une solution politique et pacifique.
    On peut appuyer de nouvelles élections, chapeutées par l'ONU.

    Ici, une poignée de pays, dont le Canada, appuie un type qui s'auto-proclame et ces pays prennent partie pour un seul camp parmi deux parlements... Les deux côtés sont en cause, ont leus torts et leur corruption. L'opposition n'est vraiment pas propre et digne d'un tel appui aveugle. Évidemment, le Canada ici se place dans un groupe d'intérêts, aux objectifs économiques et idéologiques. C'est indéçents. Ce sont des années de tentatives de coup d'État que le Canada vient appuyer!

    Le Canada suggère à l'armée du Venezuela d'appuyer un coup d'État !!! C'est impensable.

    Cest irresponsable.

    Le premier ministre doit rejoindre l'ONU et se placer du côté d'une résolution politique et démocratique.

    • Michaël Lessard - Abonné 5 février 2019 15 h 07

      Ps: par « un professeur », je ne fais pas référence à celui mentionné dans cet article, mais au fait que certain.es « expert.es » sont souvent de simples universitaires biaisés qui parlent trop vite sans voir réellement étudié la situation de manière honnête.