Caracas est partagé entre les deux «présidents»

L’opposant Juan Guaidó a prononcé vendredi un discours devant une foule de partisans à Caracas.
Photo: Luis Robayo Agence France-Presse L’opposant Juan Guaidó a prononcé vendredi un discours devant une foule de partisans à Caracas.

Au lendemain des manifestations de l’opposition, les habitants de la capitale vénézuélienne étaient très divisés sur la décision du chef du Parlement qui s’est autoproclamé président mercredi.

Les rues sont un peu plus calmes qu’en temps normal à l’approche de la fin de semaine, la plupart des commerces ayant rouvert leurs portes. Mais les visages sont crispés. L’inquiétude se lit dans tous les regards. Sur la place Altamira, les stigmates des violents affrontements, la veille, entre manifestants et forces de l’ordre, sont à peine visibles. Un couple s’y balade, main dans la main. « On se sent abattus », souffle Ramon, le mari. Ni lui ni sa femme, Marianela, ne sont sortis mercredi par peur de la répression policière. « On a eu trop peur d’y passer en 2014 et en 2017, il n’était pas question de reprendre le risque », avoue la quadragénaire. Le couple habite dans le coin et a passé la soirée terré dans son appartement, effrayé par le bruit des combats. « Honnêtement, c’est super la mobilisation qu’il y a eue [mercredi], que les barrios [les bidonvilles] soient descendus avec l’opposition, explique Ramon. Mais est-ce que c’était vraiment la peine de foutre le bordel en s’autoproclamant président ? »

« Une vie tranquille »

L’homme fait référence au leader de l’opposition, le président de l’Assemblée, Juan Guaidó, qui s’est autoproclamé chef de l’État par intérim le 23 janvier, devant des supporteurs en délire. Une excitation que le couple ne partage pas. « Ce genre de déclaration, ça ne fait qu’exacerber les tensions avec Nicolás Maduro, assure Marianela. Provoquer le président, ça n’amènera que la violence. » Découragés par tant d’années de divisions, ils rêvent de voir les deux hommes s’asseoir à une table et discuter : « On veut juste une vie tranquille, se balader comme ça sans être angoissés tout le temps. »

Assis sur un banc non loin de là, Jordi n’est pas du tout du même avis. « Négocier avec Maduro ? Impossible. »

Le jeune homme a participé à la manifestation de l’opposition la veille et se dit prêt à retourner dans la rue dès que « son » nouveau président, Juan Guaidó, le demandera. « Il faut maintenir la pression, que tout cela ne serve pas à rien. » Il s’est même attardé dans les rues de Caracas lorsque l’atmosphère est devenue électrique. « Je ne suis pas du genre violent, assure-t-il. Mais s’il faut en arriver là pour sortir de la misère dans laquelle Maduro nous a mis, dans ce cas je signe. »

Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre mercredi auraient fait plus d’une dizaine de morts dans tout le Venezuela, en particulier dans les quartiers populaires. C’est dans le bidonville de Pétaré, dans l’est de la capitale, que les combats ont été les plus soutenus. Ils ont continué jusque tard dans la nuit.

Je ne suis pas du genre violent, mais s’il faut en arriver là pour sortir de la misère dans laquelle Maduro nous a mis, dans ce cas je signe

Andres vit dans le barrio, il a tout entendu. « C’était extrêmement violent, raconte-t-il. Mais, vous savez, la violence à Pétaré, on connaît… » Chaviste pendant des années, cet homme de 60 ans soutient désormais l’opposition. « Ils ne m’inspirent pas grand-chose, mais l’autre là, le moustachu, je ne peux plus le voir en photo. » Andres n’était pas à la mobilisation, en raison d’une jambe de bois, mais ce n’est pas l’envie qui manquait. Sa jambe, il l’a perdue à cause d’une infection qu’il n’a pas pu traiter. La faute à une pénurie de médicaments. « Ce n’est pas très grave, marmonne-t-il. En revanche, la pénurie, elle a embarqué mon fiston, il y a deux mois. Une maladie bête, mais sans médicaments, qu’est-ce que tu veux faire ? » Le vieil homme ne le cache pas, il a la haine et espère que l’opposition ira jusqu’au bout pour changer le Venezuela, quel qu’en soit le prix.

À la sortie du métro Chacaito, où se sont rassemblés les chavistes mercredi pour une contre-manifestation, José porte, lui, un tee-shirt avec le M de Maduro. Ce fonctionnaire se dit fidèle à « 200 % » à son président, qu’il estime légitimement élu. « Les gens qui manifestaient pour les impérialistes, on leur a lavé le cerveau, dit-il. Il paraît que dans les barrios ils payaient les pauvres 40 $ pour les convaincre de venir marcher avec Guaidó. » José était au pied du palais présidentiel mercredi lorsque Maduro s’est exprimé devant ses partisans.

« Blocus des États-Unis »

Comme lui, il est convaincu que tout cela n’est qu’une tentative de coup d’État piloté par les États-Unis. Donald Trump a d’ailleurs directement reconnu Juan Guaidó comme président légitime. « Moi, je comprends les gens qui ont faim, explique-t-il. Mais il faut bien qu’ils entendent que c’est à cause de la guerre économique que la crise étrangle le Venezuela. Nous, les révolutionnaires, les gens conscients, ça fait longtemps qu’on a compris que tout cela était lié au blocus des États-Unis et de leurs alliés impérialistes. » José redoute une intervention de l’armée américaine dans les jours qui viennent : « S’ils font ça, je vous le dis, je prends les armes et je sors dans la rue… »