Au Venezuela, Maduro s’accroche au pouvoir

Le ministre vénézuélien de la Défense, Vladimir Padrino, a réitéré au président Maduro la «loyauté» de ses troupes, tentant de dissiper toute impression d’effritement au sein du corps militaire.
Photo: Luis Robayo Agence France-Presse Le ministre vénézuélien de la Défense, Vladimir Padrino, a réitéré au président Maduro la «loyauté» de ses troupes, tentant de dissiper toute impression d’effritement au sein du corps militaire.

Déjà plus que vacillantes, les relations diplomatiques entre les États-Unis et le Venezuela ont finalement été rompues par le président Nicolás Maduro, jeudi, au lendemain de l’appui américain — et canadien — à son successeur autoproclamé Juan Guaidó.

Le président socialiste, qui a reçu en cours de journée le soutien renouvelé de l’armée, continuait de s’accrocher au pouvoir, après la sortie publique mercredi du chef du parlement vénézuélien pour se désigner président du pays par intérim.

La crise politique secouant déjà cet État pétrolier d’Amérique du Sud, maintenant exacerbée par les déclarations de M. Guaidó, a rapidement trouvé écho sur la scène internationale. Plusieurs dirigeants étrangers ont choisi jeudi leur camp entre le leader aux commandes de l’État depuis 2013 et son nouveau vis-à-vis autoproclamé.

Juan Guaidó, ce jeune politicien de 35 ans à la tête de la seule institution vénézuélienne contrôlée par l’opposition, a ainsi multiplié les appuis européens, reprenant le signal envoyé la veille par le Canada et les États-Unis. La Russie et la Chine se sont de leur côté rangées derrière le régime de Nicolás Maduro, à l’instar de Cuba et du Salvador.

Bras de fer

Dans une allocution devant la Cour suprême (composée de fidèles du régime), le président vénézuélien a annoncé la fermeture de l’ambassade vénézuélienne à Washington, accusant les États-Unis de tirer les ficelles de cette « tentative de coup d’État ». La veille, il avait donné 72 heures aux diplomates américains pour plier bagage et quitter son pays. Ce à quoi le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, avait répondu que Nicolás Maduro n’avait plus « l’autorité légale » pour prendre de telles décisions.

Les États-Unis ont toutefois ordonné jeudi le départ du personnel « non essentiel » de leurs missions diplomatiques au Venezuela.

Il faut dire que Donald Trump a rapidement offert sur Twitter son appui à M. Guaidó, mercredi. Ce dernier venait de déclarer devant une foule de partisans en liesse qu’il remplacerait désormais Maduro à la tête du pays, en vue d’installer un « gouvernement de transition » et d’organiser des « élections libres ». Il s’est ensuite éclipsé dans un lieu secret, craignant une arrestation prochaine.

Loin de vouloir obtempérer, Washington a réclamé jeudi une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies, malgré l’opposition déclarée de la Russie.

Et à la demande de Mike Pompeo, les pays membres de l’Organisation des États américains (OEA) se sont réunis à Washington afin de reconnaître Juan Guaidó comme « président par intérim du Venezuela ». Mais moins de la moitié des États membres de cette institution se sont ralliés à la proposition.

L’armée derrière Maduro

Malgré ce brusque regain de tension, le ministre vénézuélien de la Défense, Vladimir Padrino, a réitéré au président Maduro la « loyauté » de ses troupes, tentant de dissiper toute impression d’effritement au sein du corps militaire. En début de semaine, une tentative de soulèvement d’un petit groupe de militaires à Caracas avait été rapidement réprimée.

« J’alerte le peuple du Venezuela qu’un coup d’État est perpétré contre les institutions, contre la démocratie, contre notre Constitution, contre le président Nicolás Maduro, notre président légitime », a déclaré le ministre en point de presse, entouré de tout le haut commandement militaire.

« Les mots utilisés aujourd’hui dans le discours du ministre de la Défense sont intéressants, analyse en entrevue au Devoir Jean François Mayer, professeur de science politique à l’Université Concordia. Il a dit entre autres que l’armée voulait à tout prix éviter un conflit armé, une guerre civile entre les Vénézuéliens. »

Traditionnellement, en Amérique latine tout comme au Venezuela, l’armée se définit « comme la protectrice de la population », ajoute M. Mayer, tout en prenant soin de préciser que l’histoire recèle quelques exceptions, tel le coup d’État au Chili orchestré par le général Augusto Pinochet dans les années 1970.

Si un soulèvement populaire de taille se concrétise dans les prochains jours, « voire les prochaines heures », l’armée devra décider si elle poursuit sa répression ou si elle se retire pour laisser le peuple exprimer son ras-le-bol, d’après celui qui est aussi codirecteur du Réseau d’études latino-américaines de Montréal. « Il n’est vraiment pas dit que l’armée va choisir de réprimer les manifestants. »

Depuis lundi, des foyers de protestation dans le pays ont fait vingt-six morts, dont sept dans la capitale de Caracas, selon l’ONG Observatorio Venezolano de Conflictividad Social.

La cour arrière des États-Unis

La Chine et la Russie ont dénoncé jeudi les « ingérences extérieures » au Venezuela, offrant leur plein soutien au régime de Nicolás Maduro.

Ces deux pays sont d’importants créanciers du Venezuela, en pleine débâcle économique et soumis à une hyperinflation qui devrait atteindre 10 000 000 % cette année. « Mais il faut savoir que la présence de ces deux pays au Venezuela va au-delà des intérêts économiques », note Jean François Mayer, qui ne s’étonne pas de la prise de position nette de Moscou et de Pékin.

Il donne en exemple l’envoi par la Chine en septembre dernier d’un navire-hôpital afin de « donner un coup de main à la population locale », frappée par d’importantes pénuries de nourriture et de médicaments.

« Et soyons francs, ça embête nos voisins du Sud que la Chine et la Russie soient actives en Amérique latine, une région que l’on a souvent appelée la cour arrière des États-Unis. »


Avec l'Agence France-Presse

L’appui rapide du Canada sous la loupe

Le Canada a promptement reconnu mercredi la légitimité du nouveau président par intérim autoproclamé du Venezuela, Juan Guaidó. Une prise de position certes rapide, mais qui n’étonne pas Justin Massie, professeur de science politique à l’UQAM. À ses yeux, la réaction canadienne est en ligne directe avec sa volonté « historique » d’être « un leader dans l’hémisphère des Amériques ». Le Canada devrait d’ailleurs accueillir la prochaine réunion du Groupe de Lima, une association de pays d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud dont il fait partie, afin de ramener le Venezuela sur la voie de la démocratie, a rapporté jeudi La Presse canadienne.

Selon M. Massie, l’appui du Canada à l’opposant Guaidó se résume à un seul objectif : se ranger derrière les principes de démocratie et de défense des droits de la personne. Il ne faut pas y voir la volonté du gouvernement Trudeau de redorer son bilan diplomatique à quelques mois des élections fédérales, croit-il. Pour rappel, les relations avec la Chine, mais aussi avec l’Arabie saoudite et les États-Unis, se sont refroidies pendant le mandat libéral.

« Autant dans ce cas-ci [avec le Venezuela] que dans la plupart des autres dossiers de politique étrangère, le gouvernement Trudeau est toujours en réaction, déplore néanmoins Justin Massie. Je ne vois pas ce “Canada’s back” (« Le Canada est de retour ») lancé par Justin Trudeau [en début de mandat], il y a très peu d’initiatives à l’étranger proprement canadiennes. »