Juan Guaidó s'autoproclame président du Venezuela

Juan Guaidó a livré un discours devant des dizaines de milliers de partisans réunis à Caracas.
Photo: Frederico Parra Agence France-Presse Juan Guaidó a livré un discours devant des dizaines de milliers de partisans réunis à Caracas.
Juan Guaidó, le président du Parlement vénézuélien contrôlé par l’opposition, s’est autoproclamé mercredi « président » par intérim du pays, immédiatement reconnu par les États-Unis et leurs alliés dans la région, le Brésil et la Colombie.

À la suite de l’annonce, des heurts ont éclaté entre forces de l’ordre et partisans de l’opposition à Caracas, selon des journalistes de l’AFP.

« Je jure d’assumer formellement les compétences de l’exécutif national comme président en exercice du Venezuela pour parvenir […] à un gouvernement de transition et obtenir des élections libres », a lancé Juan Guaidó devant des dizaines de milliers de partisans réunis à Caracas pour protester contre le président socialiste Nicolás Maduro.

Le président américain, Donald Trump, a immédiatement annoncé dans un communiqué qu’il reconnaissait officiellement le jeune opposant de 35 ans comme « président par intérim du Venezuela ».

Une résolution de la crise [...] ne peut être obtenue que grâce au leadership et au courage des Véné­zuéliens


En réponse, le président Maduro a annoncé que son pays rompait ses relations diplomatiques avec « le gouvernement impérialiste des États-Unis », donnant 72 heures aux représentants diplomatiques américains pour quitter le pays.

La Colombie et le Brésil, alliés de Washington dans la région, lui ont emboîté le pas, ainsi que l’Argentine, le Chili, le Paraguay et le secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), Luis Almagro, qui a assuré à Juan Guaidó « sa reconnaissance pour impulser le retour de la démocratie dans ce pays ».

« Le Canada reconnaît Juan Guaidó, président de l’Assemblée nationale, comme président intérimaire du Venezuela », a écrit la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, dans un communiqué publié mercredi soir. « Nous réaffirmons qu’une résolution de la crise au Venezuela ne peut être obtenue que grâce au leadership et au courage des Vénézuéliens eux-mêmes », poursuivait-elle.

En revanche, Cuba a fait part de son « ferme soutien » au président Maduro face à une « tentative de coup d’État ». Et le Mexique du président de gauche Andrés Manuel Lopez Obrador a indiqué maintenir son soutien au dirigeant socialiste, reconnaissant « les autorités élues selon la Constitution vénézuélienne ».

À Bruxelles, l’Union européenne a appelé mercredi soir à écouter la « voix » du peuple du Venezuela et réclamé des élections « libres et crédibles ». L’UE espère lancer en février un groupe international de contact pour tenter de trouver une sortie à la crise, selon la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini.

Blanc et rouge
Opposants et partisans du président Nicolás Maduro sont descendus en masse dans les rues mercredi dans tout le pays, dans un climat de haute tension. Sept personnes sont mortes dans des troubles précédant les manifestations.

Une vague de joie et d’espérance s’est répandue parmi les dizaines de milliers d’opposants, dont nombreux s’étaient vêtus de blanc, après que Juan Guaidó s’est autoproclamé président par intérim, selon des journalistes de l’AFP.

« Ce qui s’est produit nous apporte de l’espérance, ce peuple, ce qu’il ressent aujourd’hui, c’est de l’espérance, c’est une nécessité que nous allions de l’avant », a déclaré à l’AFP José Gregorio Flores, 43 ans, qui a participé à la manifestation organisée à l’appel de Juan Guaidó pour réclamer un « gouvernement de transition ».

Les opposants, dont plusieurs s’étaient vêtus de blanc, se sont réunis dans plusieurs quartiers de la capitale et d’autres régions du pays pour exiger un « gouvernement de transition » et de nouvelles élections.

De leur côté, les partisans du gouvernement, habillés de rouge pour la plupart, se sont retrouvés dans d’autres points de la capitale pour apporter leur soutien au chef de l’État et rejeter les revendications de l’opposition, qu’ils considèrent comme une tentative de coup d’État orchestrée par Washington.

En cette date historique, qui commémore les 61 ans de la chute de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, le 23 janvier 1958, les opposants et partisans du président socialiste souhaitaient compter leurs forces.

« Nous nous rassemblons pour que Guaidó soit proclamé président. Nous ne voulons plus de Maduro, qui est un usurpateur. Nous sommes là pour que soit rétablie la démocratie », a déclaré à l’AFP Argenis Ramos, un professeur de 32 ans, dans l’est de Caracas, avant le début de la mobilisation.

Le président vénézuélien a été investi le 10 janvier pour un deuxième mandat, contesté par l’opposition et non reconnu par les États-Unis, l’Union européenne et de nombreux pays d’Amérique latine.

Yelitze Pariata, 47 ans, qui vit dans une maison que lui a attribuée le gouvernement dans le centre de Caracas, est, elle, venue « manifester pacifiquement pour soutenir le président et montrer au monde que le chavisme est uni ». Les commerces, écoles et institutions sont restés fermés mercredi, tandis que de rares véhicules étaient visibles dans les rues. Les violentes manifestations de 2017, qui ont fait 125 morts, sont encore dans toutes les mémoires.

Ces mobilisations sont organisées dans un climat explosif, deux jours après le bref soulèvement d’un groupe de 27 militaires qui se sont retranchés quelques heures dans une caserne du nord de Caracas, en lançant des appels à l’insurrection. Ils ont été rapidement arrêtés.

Cette insurrection s’est produite alors que l’opposition ne cesse d’appeler l’armée, considérée comme le principal soutien de Maduro, à rompre avec le régime.

Le Parlement a notamment promis une « amnistie » aux membres de l’armée qui refuseraient de reconnaître le nouveau mandat du chef de l’État.

Q&R

Un jeune politicien de 35 ans, Juan Guaidó, président du Parlement, s’est autoproclamé mercredi président par intérim du Venezuela. Pour mieux comprendre cette crise, Le Devoir s’est entretenu avec Jean François Mayer, professeur de sciences politiques à l’Université Concordia et codirecteur du Réseau d’études latino-américaines de Montréal. Propos recueillis par Magdaline Boutros

Qu’est-ce qui est en train de se produire au Venezuela ? Est-ce qu’on assiste à un coup d’État ou à un renversement de régime ?

Pour le moment, on ne sait pas de quoi il s’agit. Une force d’opposition s’est posée en solution de remplacement. Mais ça peut rester lettre morte. Nicolas Maduro pourrait encore s’accrocher au pouvoir. Si les Vénézuéliens prennent la rue et que de vastes manifestations populaires s’organisent, on assistera à un soulèvement populaire. Si ce soulèvement est couronné de succès et qu’il mène à la démission de Maduro, ce sera probablement parce que l’armée décidera de ne plus réprimer les manifestants. Dans le scénario d’un coup d’État, l’armée doit intervenir directement. Mais même si l’armée décide de renverser Maduro, elle n’appuiera pas nécessairement Guaidó.

Comment expliquer qu’un nouveau venu en politique montre la voie de sortie à Maduro alors que tant d’autres figures de l’opposition ont échoué avant lui ?

La situation a évolué au Venezuela au cours des derniers mois. Des divisions ont été observées au sein de l’armée, qui était jusque-là une force d’appui quasi inconditionnelle au gouvernement de Maduro et au précédent gouvernement d’Hugo Chávez. Mais on ne sait pas jusqu’à quel point l’armée est divisée. Dans un contexte socio-économique et politique aussi explosif que celui qu’on retrouve au Venezuela, une simple apparence de division peut être tout ce qu’il faut pour faire émerger de nouveaux espoirs et un nouveau leader. Guaidó a eu la présence d’esprit ou la témérité de se déclarer président par intérim au moment où ces fissures sont apparues.

Est-ce qu’on doit craindre une répression violente, sachant qu’une partie de l’armée est toujours fidèle à Maduro ?

Il y a de la répression qui se déroule en ce moment ; des morts ont été déplorées dans les derniers jours. Il faut s’attendre à une poursuite de cette répression jusqu’à l’atteinte d’un moment pivot où les responsables des forces de l’ordre devront décider s’ils continuent d’utiliser la force contre le peuple. Une décision qui découlera d’une série de calculs ayant trait, entre autres, aux chances de survie du gouvernement Maduro et à la préservation de l’unité des forces de l’ordre.

Plusieurs pays occidentaux ont rapidement reconnu Guaidó comme président intérimaire. Ces États pourraient-ils appeler l’armée à intervenir ?

Ces pays reconnaissent l’opposition comme les nouveaux interlocuteurs légitimes, sans pour autant appeler à un coup d’État. Mais le Brésil, la Colombie et les États-Unis affirment qu’il serait légitime pour l’armée de faire un coup d’État. Et c’est un gros problème : les démocraties ne devraient jamais encourager un coup d’État. On ne peut pas faire la promotion de la démocratie par des moyens antidémocratiques.