«Bolsonaro, c’est l’échec du Parti des travailleurs»

L'élection de Jair Bolsonaro au Brésil ne fera pas nécessairement tache d’huile en Amérique latine, selon Philippe Faucher.
Photo: Miguel Schincariol Agence France-Presse L'élection de Jair Bolsonaro au Brésil ne fera pas nécessairement tache d’huile en Amérique latine, selon Philippe Faucher.

L’élection à la présidence du Brésil de Jair Bolsonaro s’explique en grande partie par l’échec du Parti des travailleurs (PT), selon Philippe Faucher, professeur en sciences politiques à l’Université de Montréal et chercheur associé au CERIUM. Mais cet élan d’extrême droite ne fera pas nécessairement tache d’huile en Amérique latine, où les gouvernements s’orientent plutôt vers le centre. Propos receuillis par Lisa-Marie Gervais.

Doit-on être surpris des réactions, ici, devant l’élection de Jair Bolsonaro au Brésil ?

D’abord, les comptes rendus exprimés relèvent d’une certaine indignation aveugle. On a fait de Jair Bolsonaro un monstre, et c’est vrai qu’il est particulièrement déplaisant, il a fait des déclarations qui le disqualifieraient complètement ailleurs. Cela dit, notre sensibilité très élevée de Canadiens nous fait oublier la réalité des débats politiques où des gens se traitent de tous les noms, de violeurs, de bandits, de voleurs. […] Il faut quand même reconnaître que 55 % des gens ont élu Jair Bolsonaro. Ce ne sont pas 55 % de fascistes avec une chemise brune et la main levée en l’air. Ce sont des gens qui ont été déçus, car la violence est encore très importante au pays. Ils constatent l’échec du PT. C’est donc donner une voie royale à un politicien opportuniste comme lui, qui promet de rétablir l’ordre.

Comment peut-on expliquer son élection ?

Le Parti des travailleurs a profondément déçu. Il s’est créé des ennemis absolus, c’est-à-dire qu’il a fonctionné en parti exclusif — hors de lui, point de salut ! Avec la conséquence que des gens se sont sentis exclus. Il y a un phénomène qui montre que seulement un tiers [des électeurs] se reconnaît dans le PT, les deux tiers en sont donc exclus.

Deuxièmement, la corruption a certainement beaucoup joué. Le PT s’est présenté comme le parti qui allait changer les moeurs, éliminer la vieille classe corrompue, ce qui ne s’est pas produit. Le PT s’est plutôt retrouvé engouffré dans des scandales à répétition, où il y avait des milliards de dollars en jeu. Et on ne parle pas ici de la commission Charbonneau et d’un yacht. C’est d’une flotte entière qu’il s’agit !

La victoire de Bolsonaro est-elle donc davantage due à l’échec du PT ?

[Le PT] a fait preuve d’une incompétence remarquée dans sa gestion économique. En études politiques, s’il y avait une chaire d’étude en incompétence, le PT se qualifierait très haut. Il n’a pas su gérer les finances publiques et a accumulé les déficits. Il a fallu l’autorité et l’intelligence de la Banque centrale pour que l’inflation ne s’emballe pas et la prudence de ses banquiers pour déjouer les tentatives de spéculation. Le ralentissement économique a fait très mal aux Brésiliens.

Comment peut-on qualifier le nouveau gouvernement de Bolsonaro ? D’extrême droite ou de populiste ?

Les catégories sont tellement dangereuses et simplificatrices. Le Parti social libéral de Bolsonaro, c’est une coquille qu’il a créée, un véhicule pour qu’il puisse, lui, se présenter à la présidence. Il y a 31 partis comme ça et au moins 27 là-dedans sont des véhicules d’ambition de politiciens. Le vrai parti de Bolsonaro, ce sont les églises Évangéliques qui veulent le retour de l’ordre et l’arrêt de la violence. On y trouve des gens pleins de solidarité et de compassion. Ce n’est pas tout noir.

Considérant les dirigeants des autres pays d’Amérique latine, diriez-vous qu’on assiste à une montée de la droite pouvant s’apparenter aux dictatures des années 1970 ?

Cette époque-là était marquée par la lutte contre le communisme, gauchisme, socialisme, appelez ça comme vous voulez. Il y avait dans plusieurs pays, comme l’Argentine, le Mexique, un peu le Brésil, des mouvements de lutte armée plus ou moins influencés par Cuba. Les militaires sont intervenus pour affirmer leur monopole de la violence légitime. Ils réaffirmaient être les seuls à pouvoir utiliser les armes et faire valoir les mesures fortes dans la gestion des relations sociales ou quand l’intégrité du territoire est menacée. […]

Mais on n’en est pas [à une situation de prise de pouvoir par l’armée]. En Argentine, vous avez un gouvernement de centre [avec le président Mauricio Macri], au Chili également, où la gauche modérée de Michelle Bachelet a été remplacée par une droite modérée [celle de Sebastián Piñera].

Ce gouvernement d’extrême droite risque-t-il de faire tache d’huile ?

Pas vraiment. Le Mexique est gouverné par la gauche et le Venezuela aussi. Je pense plutôt que le Brésil tourne le dos à l’Amérique. Les Brésiliens sont isolés par la langue, l’histoire coloniale, ils se prennent pour d’autres. Même si on le croit développé, le commerce brésilien avec le reste de l’Amérique latine est relativement faible. En ce sens, le Brésil n’est pas un thermomètre de ce que l’Amérique latine vit. […]

Mais reste que cette incapacité pour le gouvernement brésilien de prendre des décisions et de changer une loi est endémique. [Bolsonaro ne détient que 50 sièges sur un total de 513 députés fédéraux au Congrès et il devra faire des alliances]. Les gens en ont marre de cette situation que le PT n’a pas réussi à arrêter. […] Devant le constat d’un certain blocage des institutions, la tentation pourrait surgir pour Bolsonaro de passer par-dessus et de faire un coup d’État. Les militaires suspendraient le Congrès et laisseraient le président en place gouverner par décret. C’est une possibilité, mais ça ne veut pas dire que c’est un scénario qui va se produire.

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