En Bolivie, le marché des sorcières est consacré au culte des dieux andins

Des pratiques autrefois considérées comme païennes ont survécu à la colonisation.
Photo: Juan Karita Associated Press Des pratiques autrefois considérées comme païennes ont survécu à la colonisation.

Au marché des sorcières de La Paz, en Bolivie, des foetus de lamas sont suspendus au-dessus des étals en guise d’offrandes à l’esprit de la terre mère, connu sous le nom de Pachamama. Les touristes et les résidents font la file pour acheter des plantes médicinales pour soigner leur corps et éloigner les malédictions, tandis que les « yatiris » — des guérisseurs traditionnels — proposent de lire leur avenir dans des feuilles de coca. Des effluves d’encens parfument l’air.

Tout cela fait partie de l’aura mystique de ce marché coloré consacré au culte des anciens dieux andins. Le marché semble figé dans le temps au milieu du chaos urbain de La Paz, dans un quartier situé à deux pas du palais présidentiel.

« C’est une sagesse ancestrale vivante mélangée à de nouveaux éléments, mais elle garde ses racines », explique David Mendoza, sociologue et membre de l’agence du patrimoine de la municipalité de La Paz.

Avant l’arrivée des colonisateurs espagnols, il s’agissait d’un lieu cérémoniel sacré où le sang des animaux était offert afin de remercier les dieux pour une récolte abondante. Ces sacrifices n’ont plus lieu à cet endroit de nos jours, mais d’autres pratiques autrefois considérées comme païennes ont survécu aux efforts pour les déraciner. Et le lieu est devenu une attraction touristique majeure.

« La sorcellerie n’est pas la nôtre, elle est liée au diable, [aux croyances] qui ont été apportées par les colonisateurs espagnols, affirme Helena Martinez, une guide spirituelle. C’est entièrement une question de culture. Les offrandes aux dieux cherchent l’harmonie avec la nature. »

«Cosmogonie andine»

Dans ce même lieu, en 1549, l’ordre franciscain a érigé une église. Elle a été reconstruite environ 200 ans plus tard par des Autochtones convertis au catholicisme. Dans sa façade de style baroque, ils ont sculpté dans la pierre la tête d’un taureau, le symbole des colonisateurs, ainsi que des boucliers franciscains et une déesse à la poitrine nue, que M. Mendoza explique être Pachamama, le symbole de la fertilité de la terre pour les peuples andins.

Les anthropologues expliquent que les Autochtones camouflaient leurs croyances dans des rites catholiques. Cela a créé un syncrétisme religieux, soit un mélange de rites chrétiens et ancestraux. Ce mélange est reconnu par la Constitution bolivienne sous le terme de « cosmogonie andine », et il est largement partagé dans ce pays sud-américain dont la population est majoritairement autochtone.

Les foetus de lama restent l’une des offrandes à Pachamama les plus populaires et les plus exotiques du marché des sorcières.

Photo: Juan Karita Associated Press Les fœtus de lama restent l’une des offrandes à Pachamama les plus populaires et les plus exotiques du marché des sorcières.

« Toute offrande est préparée par nous et a sa propre signification, souligne Veronica Quispe, une organisatrice de rituels. C’est comme offrir une assiette de nourriture à la Pachamama pour la remercier. »

Le lama a toujours été considéré comme sacré par les Autochtones de la Bolivie et d’autres pays andins parce qu’il était une source de laine, de transport et de nourriture. Le foetus de l’animal symbolise le messager qui porte les demandes des gens jusqu’aux dieux, explique Mme Quispe.

Une plaque à l’atrium de l’église San Francisco, qui fait partie du marché, se lit comme suit : « Ce qui a commencé à causer des divisions a fini par unir deux cultures dans un riche mélange qui marque l’identité de cette ville unique. »

Le bureau du maire de La Paz fait maintenant la promotion d’une loi qui rendrait hommage au marché. Il s’agit d’une première étape avant que les autorités demandent le statut de site du patrimoine mondial de l’UNESCO.

La sorcellerie n’est pas la nôtre, elle est liée au diable, [aux croyances] qui ont été apportées par les colonisateurs espagnols.

Le marché des sorcières est aussi un pont vers la modernité. Les femmes autochtones des Andes portent généralement des chapeaux melon traditionnels, de larges jupes pollera et des châles brodés. Mais au marché, des t-shirts représentent l’une d’elles surfant une vague, même si la Bolivie n’a aucun accès à la mer.

Les agences touristiques du marché offrent une balade à vélo à travers le « Camino de la Muerte » — le chemin de la mort, une route de 64 kilomètres creusée dans la montagne qui descend de 3600 mètres, des Andes enneigées à la jungle brumeuse.

Les plantes médicinales offertes au marché vont des herbes pour soigner la toux au « Viagra naturel », en passant par les poudres magiques qui promettent d’éloigner les amoureux.

Les traitements populaires comprennent l’aloe vera pour guérir les maux, et des herbes comme le romarin et le bois de rainette pour attirer la chance et éloigner les malédictions, explique Naralia Mamani, qui possède l’un des magasins au marché et qui a appris le métier de ses ancêtres.