Cuba: «La Constitution valide les changements des dernières années»

Le nouveau président cubain, Miguel Díaz-Canel, photographié à La Havane le 1er mai dernier. Il a succédé en avril à Raúl Castro (à droite), alors âgé de 87 ans.
Photo: Yamil Lage Agence France-Presse Le nouveau président cubain, Miguel Díaz-Canel, photographié à La Havane le 1er mai dernier. Il a succédé en avril à Raúl Castro (à droite), alors âgé de 87 ans.

Adopté dimanche, le texte reconnaît l’économie de marché, tout en affirmant une orientation socialiste. Le chercheur Jérôme Leleu analyse la portée de ces mutations. 
Propos recueillis par François-Xavier Gomez.

Renoncement à « construire une société communiste », reconnaissance du marché et de la propriété privée : la nouvelle Constitution cubaine, adoptée à l’unanimité par le Parlement de La Havane dimanche, met à bas certains des fondements du régime instauré par Fidel Castro et aujourd’hui dirigé par Miguel Díaz-Canel. Cette Constitution, qui n’abandonne pas son orientation « socialiste », et qui sera soumise à un référendum sans doute avant la fin de l’année, ouvre-t-elle la porte à des transformations dans une économie durement touchée par la fin de l’aide du Venezuela ? Jérôme Leleu, doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et spécialiste de l’économie cubaine, nous livre son analyse.

Les changements constitutionnels annoncent-ils des mutations de l’économie ?

Disons d’abord qu’ils valident les changements intervenus depuis dix ans, voire depuis les années 1990. En l’état, nul ne peut dire si la nouvelle Constitution va ouvrir la porte à d’autres mutations.

Quelle forme pourraient prendre ces transformations ?

Une des innovations pourrait être la reconnaissance légale des entreprises privées. Aujourd’hui, le secteur privé, appelé « travail à compte propre », n’a pas de personnalité juridique : un entrepreneur est une personne physique. Les petites entreprises existent dans les faits puisque les entrepreneurs peuvent avoir des salariés, mais elles ne sont pas reconnues juridiquement. Un autre changement, plus important, serait la possibilité d’association entre une entreprise d’État et une entreprise privée cubaine. Aujourd’hui, les seules entreprises mixtes associent l’État et un partenaire étranger.

L’État a limité le champ d’action de ces entrepreneurs privés. Pourquoi ?

C’est en effet paradoxal. À l’été 2017, l’octroi de nouvelles licences de « travail à compte propre » a été gelé pour les catégories les plus importantes : cafétérias, restaurants, chambres d’hôtes. La mesure a été abrogée le 10 juillet avec une réorganisation du secteur. Ainsi, les Cubains ne peuvent plus cumuler plusieurs activités privées.

Pourquoi cette refonte ?

En premier lieu pour limiter la fraude fiscale. En période de difficultés comme celle qui résulte actuellement de la crise vénézuélienne, l’État freine le développement du marché privé afin de juguler une potentielle inflation et de recentrer les ressources, plus rares, entre ses mains. Et les distribuer de manière, disons, plus équitable.

Pourquoi l’État cubain n’investit-il pas davantage dans le développement industriel ?

Il le peut difficilement. L’économie cubaine était portée par ses échanges avec le Venezuela, passé de 40 % de son commerce en 2014 à moins de 18 % en 2016. Cuba ne peut plus réexporter une partie du pétrole venu du Venezuela. Le tourisme, qui a atteint un record avec plus de 4 millions de visiteurs en 2017, arrive à un plafond : les chiffres du premier semestre sont en deçà des espérances. Et la production de sucre de canne souffre d’une mauvaise récolte. Dans ce contexte, difficile de dégager assez de ressources pour assurer un développement suffisant.

Le pays a beaucoup misé sur la zone d’activités du port de Mariel. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Malgré un certain retard dans le nombre de projets et les montants d’investissements, plusieurs entreprises installées à Mariel fonctionnent ou s’apprêtent à le faire. De la même façon, plusieurs hôtels mis en chantier ces dernières années vont bientôt être opérationnels.

Cuba ne parie-t-il pas trop sur son tourisme ?

Certes, notamment parce que la croissance du tourisme est limitée par l’embargo américain qui interdit aux citoyens des États-Unis de visiter Cuba. En termes de revenus bruts, le tourisme est la troisième source de revenus derrière les remesas (envois d’argent par les expatriés) et les exportations de services (personnels de santé et d’éducation envoyés en mission à l’étranger). Les secteurs agricole et agroindustriel sont peu proposés aux investisseurs étrangers, candidats à créer des entreprises mixtes, alors qu’ils peuvent être des leviers utiles de développement et de substitution des importations.