«AMLO», le vétéran de gauche qui veut réformer le Mexique

Mercredi soir, pour souligner la fin de sa campagne électorale, Andrés Manuel López Obrador a tenu un grand rassemblement au stade Azteca — le plus vaste de la capitale.
Photo: Alfredo Estrella Agence France-Presse Mercredi soir, pour souligner la fin de sa campagne électorale, Andrés Manuel López Obrador a tenu un grand rassemblement au stade Azteca — le plus vaste de la capitale.

Plus de 89 millions de Mexicains sont appelés aux urnes dimanche pour remplacer Enrique Peña Nieto, l’un des présidents les plus impopulaires de l’histoire récente du Mexique. Bien campé en haut des sondages, Andrés Manuel López Obrador, candidat de gauche et favori des présidentielles, se dit prêt à remuer ciel et terre pour transformer le Mexique affaibli par la corruption, la violence et la pauvreté.

Devant des dizaines de milliers de partisans euphoriques, Andrés Manuel López Obrador — communément appelé par ses initiales, AMLO —, a mis fin à sa campagne dans le plus grand stade de Mexico mercredi. « Nous conquerrons la démocratie […] Le peuple peut sauver le peuple, tu verras ! » racontent les paroles d’une cumbia mexicaine sur les notes de laquelle le sexagénaire tout sourire saluait frénétiquement la foule d’électeurs conquis d’avance venus l’acclamer.

Dans les cafés, les taxis ou durant les soirées de mariage, les Mexicains ont pris un malin plaisir durant les derniers mois à analyser les citations heureuses et maladroites, l’accent du Sud, les origines modestes du favori de 64 ans. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, AMLO ne laisse personne indifférent. L’ancien maire de Mexico se présente pour la troisième fois aux présidentielles, cette fois sous la bannière de Morena (Mouvement de régénération nationale), un parti de gauche un peu vieux jeu qui a fait du bien commun, de l’équité sociale et de l’intégrité ses priorités. « On a l’impression que l’électorat en a ras le bol et qu’il cherche une solution différente à celles du passé. La société ne tolère plus la corruption et AMLO semble être perçu comme le candidat le moins malhonnête », affirme Jean-François Prud’homme, directeur du Centre d’études internationales du Collège de Mexico.

La corruption dans la mire

Le président Enrique Peña Nieto et ses prédécesseurs contemporains laissent derrière eux un pays meurtri par une guerre du narcotrafic qui a fait plus de 200 000 morts et des milliers de disparus. 133 personnes — dont des candidats — ont été assassinées au cours des huit derniers mois, selon la firme mexicaine d’analyse de risque Etellekt. Plus de 53 millions de Mexicains vivent dans la pauvreté, et la corruption endémique, qui gangrène aussi bien les hautes sphères du pouvoir que le policier qui remet les constats d’infraction, semble incurable. Arpentant sans garde du corps les coins les plus reculés des campagnes mexicaines, le candidat du Tabasco, État du sud du Mexique, a promis de remédier à tous ces problèmes en démantelant la « mafia du pouvoir ». « Andrés Manuel a dit : « La chose la plus révolutionnaire que l’on va faire, c’est de faire respecter la loi. » On n’a besoin de rien de plus ! » affirme Irma Sandoval, politologue spécialiste de la corruption qu’AMLO promet de nommer ministre de la Fonction publique s’il gagne.

Photo: Ronaldo Schemidt Agence France-Presse Celui que l’on surnomme AMLO s’adressait à une foule conquise d’avance mercredi.

Aides aux agriculteurs, bourses d’études universitaires, annulation des récentes réformes néolibérales : les idées de grandeur du tenace candidat aux cheveux grisonnants font rêver la gauche mexicaine et donnent des sueurs froides aux grands imprésarios. « Il propose de séparer le pouvoir politique du pouvoir économique, ce qui me paraît très intéressant », affirme Jesús Silva-Herzog Márquez, professeur à l’École de gouvernance de l’Université technologique de Monterrey. « Toutefois, ses solutions sont un peu naïves. Il change souvent d’idées d’une journée à l’autre et affirme que des problèmes majeurs, comme la corruption, vont se régler par le simple fait d’avoir un président intègre comme lui au pouvoir. »

Un ego

Il faut dire que les 12 dernières années de campagnes électorales d’Andres Manuel Lopez Obrador lui ont permis de cultiver un fort culte de la personnalité. Le leader social n’hésite pas à se comparer aux héros nationaux du pays, affirmant vouloir mettre en place « la quatrième grande transformation du Mexique », après celle de l’indépendance, de la laïcité et de la révolution. Le candidat, connu par le passé pour son tempérament bouillant, a dû adoucir son image lors de cette campagne en affichant un large sourire lors des débats et en terminant ses échanges par la devise « Amour et paix ». « AMLO est terriblement intolérant. Il ne supporte pas l’idée qu’on ne soit pas d’accord avec lui. Les personnes qui s’opposent à son projet et à sa cause font partie, selon lui, de la « mafia du pouvoir » », soutient Jesús Silva-Herzog Márquez.

Ses trois adversaires de la droite, qui lui ont reproché son alliance à un petit parti évangéliste d’extrême droite et qui l’ont dépeint comme le futur Hugo Chavéz du Mexique, n’auront pas réussi à faire flancher l’opinion publique. À l’aube des élections, le sondage le plus pessimiste lui prédit 51 % des votes de ce scrutin uninominal à un tour, une avance de 24 points sur son principal rival, le conservateur Ricardo Anaya, candidat du PAN qui a été soupçonné d’enrichissement illicite durant la campagne. « Les problèmes ne pourront pas se résoudre en un mandat de six ans, mais il est clair qu’AMLO engendrerait un changement très profond pour le pays, une façon totalement différente de gouverner », prédit l’analyste politique Jesús Silva-Herzog Márquez. À moins d’une fraude électorale massive, tout porte à croire que la troisième course aux présidentielles d’Andrés Manuel López Obrador sera la bonne.

Des impacts sur l’ALENA

Le résultat du scrutin de dimanche pourrait avoir des impacts sur les négociations en vue du renouvellement de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui se poursuivront cet été. Si le candidat favori dans la course, Andrés Manuel López Obrador, dit AMLO, l’emporte, « ça risque d’être un peu compliqué », avance l’expert en politique mexicaine et professeur à l’Université d’Ottawa Claude Denis. Étant campés à gauche, AMLO et la majorité de ses partisans sont plutôt réticents face à l’ALENA, explique-t-il. Même s’il ne sera pas « un allié facile », M. Denis estime que les impacts de sa potentielle élection seraient limités pour le Canada, puisque « le Mexique est d’abord intéressé par ses relations commerciales avec les États-Unis. En ce sens, le Canada et le Mexique ont moins d’intérêts l’un envers l’autre ». En revanche, si un candidat de la droite l’emporte, ce serait « un allié plus facile parce que la droite mexicaine est en faveur de l’ALENA », soutient M. Denis.