Les politiciens populistes prennent en otage la voix du «peuple», selon Jan-Werner Müller

Le professeur prend le président américain, Donald Trump, à partie, citant plusieurs exemples tirés de ses discours.
Photo: Win McNamee Associated Press Le professeur prend le président américain, Donald Trump, à partie, citant plusieurs exemples tirés de ses discours.

Ce mot, on s’est tranquillement habitués à le lire partout, à toutes les sauces, sans jamais en saisir exactement la saveur. Qu’est-ce qui peut bien rassembler sous un même vocable Hugo Chávez et Donald Trump ? Et pourquoi devrait-on s’en méfier, à l’aube d’une campagne électorale au Québec ?

Ni à droite, ni à gauche, ni un « programme politique » défini, ni simplement un discours anti-élitiste, le populisme n’est pas non plus un « style ». Les politiciens populistes prennent plutôt en otage la voix du « peuple » et s’en prétendent les seuls représentants légitimes, dit Jan-Werner Müller.

Professeur de théorie politique à la prestigieuse Université Princeton aux États-Unis, il est devenu une référence en la matière, notamment grâce à son ouvrage Qu’est-ce que le populisme ?

« Critiquer les élites est tout à fait normal dans une société. Les populistes sont plutôt en train de dire que c’est eux, et eux seuls, qui représentent le « peuple vrai » ou, typiquement, la « majorité silencieuse. » Et tous ceux qui ne partagent pas cette construction symbolique sont corrompus, sont « tous pourris ». Le populisme, c’est l’anti-pluralisme », a-t-il insisté en entrevue au Devoir.

 
3 questions à Jan-Werner Müller sur le populisme​

 


Menace

Invité par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), le professeur était de passage pour prononcer une conférence sur le sujet. S’il y a urgence d’en parler, glisse-t-il, c’est que prendre le « monopole moral de la représentation du peuple a des conséquences dangereuses pour la démocratie ».

Ce n’est pas le fait de débattre de valeurs ou de questions politiques qui est problématique, mais plutôt son contraire : lorsque tous ceux qui ne soutiennent pas les populistes sont délégitimés, qu’ils soient des manifestants assimilés à des « activistes payés » ou encore des médias traités de « conspiration ».

Müller prend ainsi le président américain à partie, citant plusieurs exemples tirés de ses discours.

« Ce qui est le plus important est l’unification du peuple. Les autres personnes ne signifient rien », avait lancé Donald Trump en campagne électorale, en 2016. Il y a donc « le peuple », et les « autres », ceux qui sont contre lui et qui sont nécessairement « anti-américains », insistait-il aussi lors de son discours sur l’état de l’Union de 2018.

Des déclarations à la volée, ou sur Twitter, qui résument à merveille cette logique d’exclusion nécessaire aux populistes pour tracer les contours du « vrai peuple ».

Une fois au pouvoir, les populistes continuent de récuser la possibilité d’une opposition légitime. Ils ont tendance à « s’approprier l’État », dit Jan-Werner Müller, par ses institutions et sa bureaucratie, et à construire des régimes autoritaires.

En progression ?

Une exclusion qui, forcément, prête une oreille moins attentive aux minorités, qu’elles soient religieuses, raciales ou sexuelles. « Leur business model, c’est la guerre culturelle, le conflit pour mobiliser », résume Jan-Werner Müller.

Et l’un des alliages de plus en plus courants s’opère entre la politique identitaire et le populisme. « Il y a à notre époque un conflit qui permet peut-être aux populistes de jouer un rôle plus prédominant. Pour faire court : il y a d’un côté une tendance à l’ouverture – pas seulement à la mondialisation, mais à l’ouverture aux minorités – et de l’autre côté, le désir d’une fermeture », expose le politologue.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Selon le professeur Jan-Werner Müller, les politiciens populistes prennent en otage la voix du «peuple» et s’en prétendent les seuls représentants légitimes.

Les populistes s’emparent de cette tension, pour pouvoir tracer les contours du « vrai Canadien » ou du « vrai Français ». L’électeur québécois sera-t-il en mesure de reconnaître un populiste s’il en entend un ? Le professeur de Princeton préfère ne pas répondre, se disant peu au fait de la politique locale, tout en enchaînant sur la progression du populisme.

M. Müller rejette en fait l’image d’une « vague irrésistible » à l’échelle mondiale. Cette rhétorique reprend non seulement les stratégies de communication des populistes, mais elle masque en outre la véritable dynamique à l’oeuvre, selon le politologue. « Jusqu’à aujourd’hui, aucun populisme de droite n’a gagné sans le soutien des conservateurs bien établis. La victoire de Trump était la victoire d’un parti très bien établi, les républicains », rappelle-t-il.

Il ne s’agit donc pas d’un raz-de-marée, mais citoyens comme partis politiques doivent refuser ce jeu d’exclusion, cette invitation à réduire tout conflit à des questions identitaires, conclut Müller. Plus de « un président et deux Amériques », comme l’ont suggéré des analystes, mais bien : beaucoup trop d’Amériques pour que le seul président ne puisse en représenter qu’une seule. Et la vraie.