Au Nicaragua, ras-le-bol collectif à l’égard d’Ortega

Une veillée aux chandelles, mercredi soir. Le dernier bilan fait état de 34 morts, en majorité des étudiants, en une semaine de manifestations violentes.
Photo: Alfredo Zuniga Associated Press Une veillée aux chandelles, mercredi soir. Le dernier bilan fait état de 34 morts, en majorité des étudiants, en une semaine de manifestations violentes.

Managua — L’ouverture d’un dialogue national sous l’égide de l’Église restait en suspens jeudi au Nicaragua, où les manifestations se poursuivent pour exiger le départ du président Daniel Ortega, qui fait face à une vague de colère inédite avec 34 morts en une semaine.

Après une pause d’un jour à peine, les marches ont repris mercredi soir dans la capitale Managua et le reste du pays.

Des veillées d’étudiants ont été organisées afin de demander justice pour les personnes tuées et détenues lors de ces manifestations d’une rare violence.

La contestation, lancée au départ par les étudiants contre une réforme des retraites, est rapidement devenue une mobilisation générale pour dénoncer la confiscation du pouvoir par le président Ortega, et de nouvelles mobilisations étaient prévues jeudi.

Parallèlement, le parti sandiniste au pouvoir appelle à un rassemblement de soutien au chef de l’État, un ex-guérillero de 72 ans déjà à la tête du pays de 1979 à 1990 puis redevenu président en 2007.

Dans ce pays d’Amérique centrale, l’un des plus pauvres du continent, la population a exprimé ces derniers jours son exaspération face à ses conditions de vie toujours plus difficiles, dénonçant notamment le manque de liberté d’expression.

Mais le zèle des forces de l’ordre devant ces manifestations a vite inquiété la communauté internationale : l’Union européenne, les États-Unis et le Vatican ont critiqué la force excessive utilisée par la police. L’ONU a dit soupçonner de possibles « exécutions illégales ».

Le dernier bilan du Centre nicaraguayen des droits de l’homme (Cenidh) fait état de 34 morts, en majorité des étudiants, mais aussi deux policiers et un caméraman abattu en plein reportage.

Mercredi soir, les manifestants réclamaient à grands cris la « liberté » et exigeaient « qu’ils s’en aillent », en référence au président Ortega et à son épouse et vice-présidente, Rosario Murillo.

Méfiance

« Ces jeunes ont réussi quelque chose que nous, les générations d’avant, n’avons pas réussi, c’est-à-dire ne plus avoir peur de Daniel Ortega et de Rosario Murillo », a déclaré à l’AFP Francisco Fonseca, commerçant de 36 ans, venu manifester.

La peur « a disparu au Nicaragua, et la vie de ces étudiants n’aura pas été donnée pour rien, ce sont des héros, des gamins tout jeunes qui ont donné leur vie pour la liberté », a-t-il ajouté.

L’archevêque de Managua, Leopoldo Brenes, a accepté de servir de « médiateur et témoin » du dialogue, insistant pour que le gouvernement « évite tout acte de violence ».

Le puissant Conseil supérieur des entreprises privées (Cosep) s’est dit lui aussi prêt à discuter avec l’exécutif, mais exige que le dialogue serve aussi à envisager des réformes pour plus de démocratie dans le pays.

Jeudi, le président Ortega, qui avait lui-même appelé à un dialogue, n’avait pas encore donné ni les détails ni le nom des participants à ces discussions.

Et parmi les manifestants, la méfiance reste de mise : « S’il n’y a pas de garanties, il n’y a pas de dialogue, parce que nos morts ne se négocient pas », affirmaient mercredi plusieurs jeunes participant à une veillée.

Car ces derniers jours, les témoignages de mauvais traitements et de tortures des manifestants se sont multipliés : le gouvernement a commis « une violation massive des droits de la personne lors des manifestations, y compris la mise à mort et la torture des jeunes pour décourager leur mobilisation », a affirmé à l’AFP Vilma Nunez, directrice du Cenidh.

Des jeunes emprisonnés lors des manifestations ont raconté avoir été battus par des policiers. « Nous avons été torturés […] Plus nous pleurions, plus nous étions battus », a témoigné l’un d’entre eux, Gilbert Altamirano.

Si le président a joué l’apaisement en libérant mardi et mercredi des dizaines de manifestants interpellés, leur état à la sortie de prison était très préoccupant : têtes rasées, certains sans chaussures, voire à moitié nus.