Ce qui pourrait changer avec le nouveau président de Cuba

Les frères Castro, Fidel et Raúl, ont dirigé Cuba depuis la révolution.
Photo: Cristobal Herrera Associated Press Les frères Castro, Fidel et Raúl, ont dirigé Cuba depuis la révolution.

Le castrisme sans les Castro commence à Cuba. Le nouveau président de l’île communiste est Miguel Díaz-Canel, seul candidat proposé aux députés pour le suffrage indirect de ce jeudi, comme une trentaine d’autres candidats aux postes du bureau politique du Parti communiste cubain (PCC).

Le dauphin de 57 ans succède à soixante ans de règne des frères Raúl (86 ans) et (feu) Fidel Castro. Il devient le premier dirigeant de l’île socialiste qui n’a pas participé à la guérilla révolutionnaire de la fin des années 1950. Plusieurs analystes le décrivent comme pragmatique, enfin, dans le contexte du régime à parti unique où il a été formé en passant par plusieurs échelons de pouvoir, dont la vice-présidence des Conseils d’État.

« Pour la première fois depuis un long moment, ce ne sera donc pas un membre de la famille Castro qui va gouverner le pays », reprend Violaine Jolivet, professeure de géographie sociale à l’UdeM, spécialiste de Cuba, membre du comité de rédaction des Cahiers des Amériques latines. « Miguel Díaz-Canel est né après la révolution. Il marque donc l’arrivée d’une nouvelle génération, même s’il n’est pas tout jeune non plus. »

Elle ajoute que le nouveau président pressenti n’est pas lié aux armées et qu’il ne présente pas non plus l’image du révolutionnaire en kaki ni de l’homme fort.

Sa collègue Geneviève Dorais, du Département d’histoire, poursuit dans cette veine symbolique et amplifie sa signification.

« On dit Miguel Díaz-Canel très astucieux », dit la professeure spécialisée en histoire de l’Amérique latine. « Il s’est hissé à la direction du parti sans faire trop de vagues. Je ne saurais dire s’il va continuer l’ère Castro. Mais clairement, dans une perspective historique, je peux dire que c’est un changement très important sur le plan symbolique. Pour la première fois, un dirigeant cubain ne sera pas issu de la génération révolutionnaire, ceux qu’on appelle les barbus, los barbudos, qui ont vécu la guerre de guérilla. La biologie humaine a de ces équations certaines que l’âge avancé de la génération des révolutionnaires prédit une fin inéluctable de ce premier projet révolutionnaire du genre conçu au XXe siècle. »

L’historienne rappelle l’importance du modèle de guérilla pour la gauche latino-américaine. Elle distingue trois legs : un héritage idéologico-théorique concernant la possibilité d’utiliser la violence pour changer les sociétés de manière durable ; un héritage stratégique pour fournir des armes et des moyens matériels aux révolutionnaires du continent ; et un legs symbolique.

« Selon moi, c’est le plus fort, précise-t-elle. La révolution s’est faite avec des barbus, les cigares à la bouche, des David qui l’ont emporté contre le Goliath américain. C’est le symbole d’une utopie, d’un désir de rêver plus grand, d’un rêve fou, celui d’un petit pays sous-développé qui a résisté à la superpuissance. Un mythe est né, a été cultivé, entretenu, et celui qui prend le pouvoir aujourd’hui à Cuba n’a pas participé à la naissance de ce mythe. »

Peso et peso

Pour les opposants au régime, la perspective devient tout autre. « Les groupes d’opposition à l’intérieur comme à l’extérieur soulignent que l’arrivée du nouveau président ne change pas grand-chose, résume la professeure Jolivet. Dans le sens qu’il incarne la garde directe ou rapprochée de Raúl Castro et que Díaz-Canel est un pur produit du PCC dont il a gravi progressivement les échelons politiques. Les détracteurs du régime en place réclament des élections multi-partis et avec plusieurs candidats. Eux réclament des élections démocratiques. Vu de l’extérieur, c’est sûr, ça peut paraître un changement minimal. »

Le changement au sommet se produit dans une situation délicate créée par le refroidissement des relations avec le puissant voisin américain dirigé par Donald Trump, après la courte détente durant le gouvernement Obama.

Les relations avec le Canada aussi se sont détériorées récemment. Ottawa a commencé cette semaine à retirer les familles des employés de son ambassade à La Havane dans la foulée de la mystérieuse maladie qui a frappé de surdité et d’étourdissements des diplomates américains et canadiens l’an dernier.

Les réformes économiques entreprises sous Raúl Castro posent un autre problème urgent et complexe.

« Ça fait des années que le gouvernement travaille à l’abolition de la double monnaie, du peso cubain et du peso convertible, indexé au dollar, dit la professeure Jolivet. Cette situation monétaire génère d’énormes inégalités dans la société. Que va faire le nouveau président ? Va-t-il continuer les ouvertures favorisant l’accroissement d’un secteur privé ou de la propriété privée des maisons ? Certainement. Mais après, comment va-t-il gérer le contexte social ? Selon la plupart des analystes, il y a peu de chances de voir une transformation radicale du paysage politique et des décisions économiques par rapport à ce qui était déjà en cours. »

Le dirigeant change. La société aussi. La professeure Jolivet appuie sur deux réalités démographiques. D’un côté, les jeunes générations souhaitent s’ouvrir sur l’extérieur, notamment par les nouveaux modes de communication encore contrôlés par l’État. D’un autre côté, la population vieillit et 20 % des gens ont déjà plus de 60 ans.

« La pyramide des âges va confronter le régime à la prise en charge de ces retraités. Ils reçoivent des pensions minimes et ne pourront pas subvenir correctement à leurs besoins sans être épaulés par leur famille ou autrement. »

Enfer et paradis

Mme Jolivet ajoute un autre clivage économique, cette fois entre une frange de la population plus mobile ou connectée qui peuvent recevoir les précieux dollars de leur famille à l'étranger ou au contact des touristes pour se payer des denrées diverses, des téléphones cellulaires ou encore des voitures et les autres restés dans « l’ancienne Cuba » qui se vit en pesos et est davantage immobile face aux changements récents.

« Selon ce que j’entends, il semble y avoir une certaine démoralisation, un manque de confiance dans les élites du pays et, au-delà des simples contestations, une certaine apathie », ajoute la professeure Dorais, qui demeure en contact avec des collègues cubains.

Elle ajoute aussitôt qu’elle souhaite que l’on puisse parler de la révolution cubaine en dehors de la dichotomie réduisant l’île soit à un paradis des Caraïbes soit à un enfer des Tropiques.

« On commence à s’en sortir, mais très souvent les historiens tombent dans cette opposition passionnelle. On doit être capable de comprendre les limites de la révolution cubaine, incluant les violations des droits de la personne ou la capacité de changer les structures psychologiques du racisme. Bref, on doit pouvoir critiquer la réalité de cette révolution. En même temps, on doit pouvoir reconnaître l’importance de cette proposition historique de changement radical en le remettant dans le contexte de l’époque. »