Au Salvador, l’art de rue lutte contre les gangs

Avant, ce mur était rempli de chiffres, symboles et initiales de la Mara Salvatrucha (MS-13) et de Barrio 18, deux factions ennemies qui se disputent la capitale.
Photo: Marvin Recinos Agence France-Presse Avant, ce mur était rempli de chiffres, symboles et initiales de la Mara Salvatrucha (MS-13) et de Barrio 18, deux factions ennemies qui se disputent la capitale.

« Changer le visage du quartier » : c’est l’objectif d’un groupe de jeunes de Santa Fe, zone de la capitale salvadorienne gangrénée par les gangs, qui recouvrent avec des graffitis colorés les symboles intimidants de ces bandes criminelles.

Les maras — comme on appelle ici les gangs — font régner la terreur en Amérique centrale, région sans guerre qui affiche un des taux d’homicides les plus élevés du monde. Elles comptent 70 000 membres actifs au Salvador. Le Salvador constitue, avec le Guatemala et le Honduras, le tristement célèbre « Triangle du Nord ».

Sur fond jaune et rouge, une jeune fille à la tête cerclée de fleurs penche la tête, le regard doux. Avant, ce mur était rempli de chiffres, symboles et initiales de la Mara Salvatrucha (MS-13) et de Barrio 18, deux factions ennemies qui se disputent la capitale.

Un peu plus loin dans ce quartier de petites maisons aux toits en tôle, un vieux lion à l’air sage et à la crinière flamboyante toise les passants. À un coin de rue, un oiseau aux plumes bleutées épie un coeur pourpre géant aux veines et artères pleines de vie.

Ces visions, parfois oniriques, côtoient des représentations bariolées des habitants de Santa Fe.

L’idée est d’apporter de la vie et des couleurs à des endroits où la violence a toujours prédominé.

 

« Le projet est excellent, car c’est la première fois depuis que je suis né que les gens se sont rapprochés de nous, c’est bon de voir dans notre quartier des graffitis artistiques alors que dans d’autres zones, prédominent encore ceux des gangs et [qui parlent] de la drogue », raconte à l’AFP Fernando Trejo, 17 ans.

L’art et la vie

Dans ce secteur situé à l’ouest de la capitale, la mairie de San Salvador a lancé le projet GrafiTour, réplique à échelle réduite de l’expérience menée il y a quelques années dans la Comuna 13, à Medellin, la deuxième ville de Colombie, zone transformée en galerie d’art urbain à ciel ouvert.

« L’idée est d’apporter de la vie et des couleurs à des endroits où la violence a toujours prédominé », explique Cesar Juarez, coordonnateur du projet. La ville a aussi développé à Santa Fe des activités artistiques, un atelier d’anglais et installé dans un marché couvert la librairie la plus moderne du pays. « À présent, l’art regagne du terrain. »

Grâce au soutien des Nations unies, la mairie a fait venir des graffeurs de New York, d’Australie, du Costa Rica et de Colombie pour transmettre leur expérience et des techniques aux jeunes de Santa Fe.

Cela leur a permis de dépasser la crainte d’être jugés parce qu’ils dessinaient, explique l’un d’entre eux. À présent, ils sont « enthousiastes » à l’idée d’appliquer les conseils des « maîtres du graffiti ».

Preuve que la symbolique des maras dérange : de son côté, le gouvernement a fait effacer en un an 121 000 mètres carrés de leurs graffitis dans 650 communes du pays.

 
Photo: Marvin Recinos Agence France-Presse Le projet de Santa Fe est en quelque sorte une réplique à échelle réduite de l’expérience menée il y a quelques années dans la Comuna 13, à Medellin, en Colombie.

« La vérité, c’est que les jeunes d’ici essayent à travers l’art du graffiti d’échapper à tous ces problèmes [des gangs] qui font que tant de gens meurent dans ce pays », poursuit Fernando.

« Maintenant, notre quartier est coloré. On se sentait oubliés et isolés du reste de la ville, mais ce qui est bien c’est que c’est les jeunes qui essaient de transformer le visage » de Santa Fe, explique Francisco Candray, 30 ans.

Mais pas évident, juge-t-il, d’effacer les stigmates d’un ancien ghetto lié aux drogues et aux gangs.

« Les gens avant, et même encore maintenant, pensaient que parce que nous étions des jeunes issus d’un quartier, nous étions des membres d’un gang. Les aînés croyaient que nous dessinions des symboles des maras. Mais maintenant qu’ils ont vu, ils comprennent que c’est un art [...] et qu’il fait du bien à tous », conclut-il.

Pour l’heure, les maras n’avaient pas réagi à cette offensive picturale.

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