La procureure qui défie Maduro refuse de comparaître devant la Cour suprême

La procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega
Photo: Luis Robayo Archives Agence France-Presse La procureure générale du Venezuela, Luisa Ortega

La procureure générale du Venezuela, chaviste entrée en rébellion contre le président Nicolas Maduro, a annoncé mardi qu’elle refusait de comparaître devant la Cour suprême, qui doit décider de l’ouverture d’un procès à son encontre, pouvant mener à sa destitution.

« Je ne vais pas me soumettre à ce tribunal inconstitutionnel et illégitime », a déclaré Luisa Ortega devant la presse, lors d’un discours prononcé au siège du ministère public.

Après des semaines de bras de fer par déclarations interposées, le sort de la procureure générale de 59 ans, plus haute figure institutionnelle à défier le chef de l’État, pourrait être entre les mains de la Cour suprême (TSJ), organisme réputé proche de l’exécutif.

L’audience était prévue à 10 h ce matin.

Le député Pedro Carreño, du parti socialiste au pouvoir, qui a engagé la procédure et qui devait être entendu à l’audience, lui reproche d’avoir commis des « fautes graves dans l’exercice de sa fonction ». Il exige aussi d’évaluer la santé mentale de la procureure, car « il est clair que cette dame n’a pas toute sa tête ».

Il est clair que cette dame n’a pas toute sa tête.

Mme Ortega a d'ailleurs été frappée d’une interdiction de sortie du territoire et a vu ses biens et actifs gelés.

En toile de fond, c’est son discours étonnamment critique envers le président Maduro, pour une personnalité faisant partie de son camp, qui irrite le pouvoir, car il risque d’approfondir encore les fractures entre chavistes (du nom de Hugo Chavez, président de 1999 à son décès en 2013).

S’il bénéficie toujours du soutien précieux de l’armée, le chef de l’État est confronté depuis trois mois à des manifestants qui l’accusent du naufrage économique du pays, pourtant riche en pétrole. Ils exigent son départ immédiat.

Les violences autour de ces rassemblements ont fait jusqu’à présent 89 morts, suscitant l’inquiétude de la communauté internationale.

« Je vous assure que je ne me reposerai pas tant que le Venezuela n’aura pas retrouvé le chemin des libertés », a lancé lundi Luisa Ortega face au Parlement, seule instance dominée par l’opposition depuis début 2016, appelant à « lutter pour la démocratie ».

Elle s’exprimait quelques heures après une nouvelle offensive du pouvoir, qui a diligenté un audit dans ses bureaux pour y chercher d’éventuelles irrégularités administratives ou budgétaires.

Si la Cour suprême la reconnait coupable, Mme Ortega pourrait être destituée.

La décision nécessitera toutefois le feu vert du Parlement. Une perspective difficile à envisager : les députés d’opposition ont en effet ovationné Mme Ortega dans l’hémicycle lundi.

« Radicalisation de la crise » à prévoir

« Nous sommes face à une tentative de coup d’État contre la procureure, qu’on essaie d’écarter de son poste de façon frauduleuse », estime l’expert en droit constitutionnel José Ignacio Hernandez.

« Cela montre l’utilisation politique du TSJ et la fracture interne au sein du pouvoir », ajoute-t-il, prédisant une « radicalisation de la crise ».

Pour le politologue Luis Salamanca, Luisa Ortega cherche à priver M. Maduro de « la légitimité que lui donne Chavez », son mentor politique. Si elle y parvient, cela renforcera les divisions au sein du chavisme et laissera le président « très affaibli ».

Photo: Federico Parra Agence France-Presse Le Venezuela est secoué depuis trois mois par des manifestations anti-Maduro. Les violences autour de ces rassemblements ont fait jusqu’à présent 89 morts.

Au final, « la stratégie plus agressive de Maduro envers les dissidents chavistes va probablement se retourner contre lui », observent les analystes du cabinet Eurasia dans une note.

« En s’en prenant à Ortega, le gouvernement ne fera que l’inciter encore plus à s’exprimer publiquement et de façon plus agressive contre le régime », poursuivent-ils. Et cette « persécution des dissidents chavistes va encourager l’opposition à continuer ses manifestations ».

Mardi, l’opposition a d’ailleurs prévu une nouvelle opération de blocage des routes du pays, pendant six heures, pour rejeter le projet d’Assemblée constituante, dont les membres doivent être élus le 30 juillet et qu’elle perçoit comme une tactique du président Maduro pour s’accrocher au pouvoir.

Elle organisera à ce sujet une consultation populaire le 16 juillet, dans 1600 bureaux de vote à travers le pays, pour marquer « l’heure zéro » de son « soulèvement » massif contre le pouvoir.